—Il t’est soumis parce que tu le fatigues, toi, vois-tu, mais comme il ne lui fait pas service tous les jours, tant s’en faut,—j’ai toujours peur pour elle. S’il lui prend fantaisie de le monter parfois, tu le lui prêteras, et alors tu prendras, toi, le premier venu.... Puis, tu vas, j’espère, ravoir ton Cabri. On a vu Rampal, hier, en Crau. Il montait ta bête; il est donc sûr qu’il ne l’a pas vendue. Il va te la ramener, c’est à croire.
—Oh! mais, j’irai, dit Jacques, à sa rencontre, car de penser qu’il me la ramènera, non; ce serait fait déjà .... Pouvez-vous me dire, Audiffret, où on l’a vu aujourd’hui, ce Rampal?
—Entre le mas Tibert et le mas d’Icard, en Crau. Il y a par là , tu sais bien, en plein mitan d’un marais de bourbe, une cabane à laquelle on ne peut arriver que par un sentier caché sous l’eau, établi sur pilotis, et qu’on reconnaît,—avec l’habitude,—à quelques piquets plantés, de loin en loin, tout le long. J’ai idée qu’il s’y veut retirer, le gueux, à la manière de ce déserteur qui vint y passer son temps de service....
—Ah! ah! il s’est retiré à la Cabane du Conscrit? Eh bien, j’irai l’y voir, dit Renaud, soyez tranquille!
Blanchet, bien bouchonné, faisait creniller sous ses dents la bonne luzerne. Renaud sortit de l’étable, et, avec Audiffret, ils vinrent s’asseoir près de Livette et de la grand’mère.
Tous quatre gardèrent le silence un long moment. On n’entendait que le triste fracas continu que faisaient les grenouilles, et sous lequel il y avait, sans qu’on pût cependant les distinguer, les rumeurs sourdes des deux Rhônes et de la mer.
Le ciel était un fourmillement d’étoiles menues, innombrables, qui semblait répondre aux palpitations des bruits de la lande; et, comme le Rhône qui, après s’être élancé dans la mer toute bleue, y court longtemps sans s’y mêler, sans perdre sa couleur de terre,—le chemin de Saint-Jacques, fait d’une poussière d’astres, marchait, distinct, dans l’océan des étoiles.
Renaud se sentait gêné.
En retrouvant sa fiancée, il n’avait pas éprouvé tout ce qu’il sentait d’ordinaire, un mouvement joyeux vers elle, comme une pression au creux de l’estomac, un sursaut brusque et doux du sang dans le cÅ“ur qui chavire!—Et déjà Livette, de son côté, éprouvait au profond de son cÅ“ur un vague malaise, qu’elle ne s’expliquait pas. Quelque chose était entre eux.... Il avait, en effet, pour la première fois, quelque chose à lui cacher; et, pensant que cela pouvait, devait se sentir:
—Je ne suis pas bien ce soir, dit-il tout à coup.