—Prends garde aux fièvres!... fit Audiffret. Je sais bien qu’elles ne sont pas fréquentes comme autrefois, ni si dangereuses, mais enfin, il se faut méfier! Méfie-toi! et prends le remède. Tiens, il y a là -haut, dans la pharmacie du château, les registres de la première exploitation,—du temps où les gens du Château d’Avignon gagnaient tous les jours sur le marécage un peu de terrain maniable. Eh bien, c’est par quinze, par vingt chaque jour, que les hommes allaient à l’infirmerie. Et quelles doses de quinine, mes enfants!... Tout cela est écrit là -haut, dans le Livre de Raison. Autrefois, toutes les fermes d’ici avaient un livre pareil, appelé de même, comme les marins ont un livre de bord. C’était le temps de l’ordre et de la vaillantise. Les paysannes, en ce temps-là , n’est-ce pas, grand’mère? ne cherchaient pas à copier les bourgeoises de Paris en se mettant des robes qui leur vont mal, au lieu du costume des anciennes, qui les rend avenantes parce qu’il est bien à elles....

—Oui, soupira la mère-grand, nous sommes au siècle d’orgueil, et mon siècle à moi est fini.

C’est le mot familier de tous nos vieux paysans.

—On lisait moins de journaux, au temps passé, reprit Audiffret, on s’occupait moins des affaires du monde entier, et beaucoup plus chacun des siennes. Les choses n’allaient que mieux. Les propriétaires vivaient sur leurs terres, faisaient des familles, au lieu d’aller vivre à Paris et d’y périr, par orgueil, de dettes ou d’autre chose. Le Livre de Raison est là -haut, qui explique les batailles de nos pères contre le marais et la fièvre.... La pharmacie est encore en ordre, avec les balances et les pots dans les casiers, sous la poussière. Et le livre raconte tout, les maladies et les morts.... Aujourd’hui, de la fièvre, on ne meurt plus guère chez nous. Elle s’en va. Les digues, les roubines, tout fait un bon service, et cette Cochinchine de France, comme me dit ce matelot que j’avais mené voir les rizières de Giraud, la voilà tout à l’heure, notre Camargue, aussi saine que la Crau!—Cependant, je te dis, méfie-toi, et prends le remède! n’attends pas à demain; Livette te donnera ce qu’il faut. Or çà , je vais me coucher.... Restez encore un peu, les jeunes, si cela vous convient.... Venez-vous, grand’mère?

—Non, je demeure, moi, dit la vieille,—un petit moment encore, avec cette jeunesse.

Audiffret tapota, sur l’angle du banc, le bord de sa pipe renversée,—et l’ayant mise en poche, monta se coucher.

Et sur le banc, le silence se fit.

La grand’mère, lasse, somnolait, relevant de temps à autre sa tête molle, d’un mouvement de réveil brusque,—puis recommençait à baisser le cou lentement....

—Il tombe bien de l’humide, dit tout à coup Livette.

—Oui, demoiselle.