Et une fois de plus fut racontée l’histoire de la visite que fit aux Saintes-Maries-de-la-Mer l’archevêque d’Aix, il y a vingt ans ou trente.
Un 24 mai, avec quelques vieilles dames de la noblesse d’Aix, l’archevêque arriva aux Saintes. Mais ce 24 mai se trouva être un 25, au soir!... Tout le monde peut se tromper!... En sorte qu’au lieu de descendre à quatre heures, les châsses étaient remontées ce jour-là , et quand monseigneur entra dans l’église, avec les belles dames, adieu mes saintes! Elles avaient été hissées déjà , au bout de leurs cordes, au milieu des cantiques, dans la chapelle haute.
—Eh bien! dit l’archevêque à M. le curé, elles redescendront pour nous.
Le curé allait obéir, mais le bruit de l’affaire avait déjà couru le village!... Ah! misère de moi, quel train-coquain!
—Comment! disaient les vieux Saintins! On ferait descendre les châsses un jour autre que le 24! Mais si, alors, la chose est si facile et fréquente, pourquoi voulez-vous que les malheureux, de tous les coins de la Provence et du monde, accourent vers nous au jour fixé? Non, non, ce serait, entendez-vous bien, la ruine du pays!
Pour finir d’un mot, on prit les fusils, et les Saintins, en armes, dans l’église même, imposèrent au prince de l’Église la volonté souveraine du peuple des Saintes.
—Et très bien, firent-ils, car c’est grâce à la rareté que les miracles demeurent précieux.
Une des femmes ayant raconté cette histoire bien connue de chacune, toutes se mirent, dès qu’elle se tut, à rompre leur grand silence par de beaux éclats de voix, approuvant à qui mieux mieux la révolte des Saintins contre les évêques qui veulent abuser de la bonne volonté des deux Maries.
—C’est égal, dit tout à coup une des vieilles, nous sommes heureuses d’avoir maintenant, au lieu de la source saumâtre qui donnait à boire aux saintes, une bonne citerne en bonne pierre. Je me rappelle, moi, le temps où nous prenions l’eau à la pousaraque (mare artificielle) comme font encore les gens de nos fermes. L’eau du Rhône, qui y venait par la roubine, était si boueuse toujours qu’elle en était épaisse à couper au couteau!
—Bah! elle avait le temps de déposer dans nos jarres.