—C’est drôle pourtant d’être si malheureux pour l’eau dans un pays si mouillé! dit une jeune qui arrivait. Cette eau, c’est une misère! Sainte Sare, la servante, doit savoir par elle-même qu’on a assez de travail dans les maisons, sans perdre son temps à attendre devant des robinets fermés.... Sainte Sare, protégez-nous, et faites ouvrir la fontaine!

Les femmes se mirent à rire.

Presque toutes les ménagères des Saintes étaient là rassemblées, à présent. Un dernier groupe arrivait. Les unes portaient sur leur tête des jarres sans anses, avec un balancement gracieux de la tête et de tout le corps. Elles-mêmes, les poings sur les hanches, ressemblaient à des amphores vivantes. D’autres, une cruche sur la tête, portaient encore une cruche dans chaque main, la «dourgue» verte, à anse et à goulot; d’autres des seaux de bois, d’autres des cornues, chacune ayant choisi des vases plus ou moins grands, suivant les besoins de sa maison.

—Quel pot apportes-tu là , Félicité?

Et de rire.

Celle qu’on interpellait ainsi, répondit:

—J’ai cassé ma cruche, pauvre moi! Et puisqu’il me fallait de l’eau, j’ai pris le pot que j’ai trouvé, un pot ancien que, dans tous les temps, j’ai vu chez nous, derrière la porte. S’il tient l’eau, ça suffira pour aujourd’hui, ma belle!

—Porte-le à M. le curé, pour sa bibliothèque; c’est une antiquaille qui vaut de l’argent!

Félicité, en effet, venait à l’eau ce matin avec une véritable amphore romaine, trouvée dans les sables du Rhône, à peine un peu égueulée, une jarre de deux mille ans!

Aux Saintes, chaque famille—c’est selon—a droit, par jour, à une ou deux cornues d’eau de citerne.... La porte de la Fontaine ne s’ouvrait pas.