—Que cherche-t-elle, la Livette, de si bonne heure à cheval? se dirent les femmes.

—Eh, dit la bossue, son gueux de Renaud, donc! Il n’a pas l’habitude, celui-là , d’être attaché comme une chèvre au piquet, et pour le tenir fidèle elle aura du mal, la petite, malgré sa belle dot!... De loin, l’autre jour, sur la plage, Rampal, vous savez, le gardian bon enfant,—l’a vu, ce Renaud, causer avec une gitane qui n’était pas habillée d’hiver!

—Elle n’avait pas de fourrures ni de manteau, ni le reste, pauvre moi! elle était à se baigner comme Dieu l’a faite.... Il faut se méfier de la plaine. On ne se croit pas vu parce qu’on pense y voir très loin soi-même, mais une touffe d’engane suffit à la rassade (au lézard) pour y cacher ses deux yeux qui regardent.

Et les femmes de chuchoter, avec des rires étouffés bientôt.

Pendant ce temps:

—Non, non, disaient à Livette ses deux amies, nous ne l’avons pas vu, ton promis, ma belle; mais déjà , contre l’église, on prépare les gradins pour la ferrade, et d’être ici bientôt, il ne peut pas y manquer.

A ce moment, une musique bizarre s’éleva non loin. C’étaient des sons de flûte, qui, modulés avec douceur d’abord, brusquement se transformaient en cris déchirants. Un frappement sourd, grave, calme, singulier, les soutenait, semblait encourager le cœur malade, qui, en plaintes aiguës, appelait au secours....

—Ah! voilà les Bohêmes et leur musique du diable, écoute, Livette!... Va donc voir un peu,... c’est si drôle. Nous te rejoindrons tout à l’heure.

—Et mon cheval? fit Livette.

—Si tu n’es pas ici pour longtemps, il y a justement dans le mur de l’église un gros fer fixe en forme de bracelet, nouvellement scellé pour les barres de clôture de la ferrade. Attache-le là , ton cheval, et n’aie pas peur qu’il s’envole. On le reconnaîtra pour tien, aux belles lettres en clous de cuivre que tu as fait mettre à l’arçon.