Au fer du mur de l’église, Livette attacha son cheval, et se dirigea vers la musique des Bohêmes. Il lui semblait que, là , elle saurait quelque chose. Or, Zinzara, l’Égyptiaque, avait vu arriver Livette au village,—et sa musique n’était que pour l’attirer, elle, et, si Renaud était par là , son fiancé avec elle. Pourquoi? pour voir;—pour réunir, un instant, sans dessein fixe, sur le même point du vaste monde qu’elle parcourait, deux des personnages dont elle «amusait son temps»; pour se donner la comédie de la vie, et en voir naître la suite, avec le désir de la faire tourner en mal, au hasard. Elle aimait «l’étrange» qui sort du pêle-mêle des circonstances.
La Zinzara tournait un kaléidoscope dont le champ était vaste comme l’horizon de son voyage éternel, et dont les morceaux de verre, diversement colorés, étaient des âmes vivantes.—Elle tournait le cornet pour voir ce qu’amènerait de mauvais, grâce à elle, le destin. Jeux de femme, jeux de sorcière.
XIII
La vie est étrange. Le silence éternel des espaces n’est qu’un bruissement infini de cercles invisibles qui, tournoyant les uns dans les autres, se quittent, se reprennent, se perdent et ne se retrouvent jamais ou s’entrelacent pour toujours. La vie est étrange. On en peut voir un peu le commencement, la fin pas du tout; la signification nous en échappe, mais tous les cercles font la chaîne et quelqu’un sait le reste.
Qu’il y ait deux bouts à l’échelle, cela est certain. Le jour n’est pas la nuit, et l’un n’est pas sans l’autre. Il y a joie et peine, santé et maladie, heur et malheur, vie et mort, pour la bête de chair et d’os, bien et mal en un mot. Et celui-ci est un bon être, et celui-là un mauvais. Les religions et les morales n’y font rien, et n’expliquent rien; mais les petits enfants savent que cela est ainsi, et les gens sans esprit le savent également. Ceux qui raisonnent savamment la chose la perdent. Ceux qui tirent le fil le cassent. Il y a quelqu’un et il y a quelque chose. Rien n’est pas, voyons, bonnes gens, et ce vieil idiot qui bave, assis sur la borne, au pied du calvaire des Saintes, devant l’église, et qui tend la main à Livette, sait mieux que nous les choses, les deux choses: bien et mal. Cet idiot, quand il a, ce matin, passé près des voitures des bohémiens, a parlé amicalement, oui, parlé, durant quelques minutes, avec deux ou trois chiens maigres qui sont sous ces voitures, attachés par des chaînes; mais quand il a vu Zinzara, la reine, le regarder, il a pris peur, l’idiot, et s’est bien vite sauvé. Il a pris peur parce qu’il y a, dans le regard de Zinzara, quelque chose qui n’est pas bon.
Et maintenant Livette, en passant, le regarde, et l’idiot, qui sourit, lui tend, pauvre larve humaine, une perle de verre,—un trésor pour lui—qu’il a trouvée ce matin dans l’ordure du ruisselet voisin. La perle brille. Elle est bleue. L’idiot y voit la beauté, et il l’offre à la belle fille qui passe. Livette lui sourit et, lui, il rit à Livette, l’idiot qui bave, et qui se traîne, estropié. Il rit, et sent son cÅ“ur d’homme, en lui, vaguement s’ouvrir... à quoi?—à quelque chose qui est, dans les yeux de Livette, et qui est bon.
Dieu est sur nous, et, sous nous, le diable. Dieu? que voulez-vous dire? L’humanité bonne, celle qui est au-dessus de nous et vers laquelle nous marchons; cet idéal, sorti de nous, qui, à force de s’exprimer et de se faire aimer, se réalisera dans nos enfants. Le diable! que dites-vous? la bête obscure, la larve gloutonne, aveugle, qui fut nous, et dont nous nous éloignons.
Quelque chose est plus près du mystère que l’esprit, c’est l’instinct.
Nous sommes, certes, plus près de notre origine que de nos fins, et l’instinct nous explique presque l’origine parce qu’il s’y traîne encore, mais notre esprit ne peut expliquer la fin parce qu’il en est encore bien loin! D’où venons-nous? La bête, qui rampe, peut s’en douter.—Où allons-nous? Comment le saurait-elle, la bête qui ne vole pas?
Le lien qui fortement nous rattache à la terre n’est pas coupé. L’homme porte à jamais la cicatrice de sa naissance. Il voit donc, là encore, comment il se rattache, en arrière, à l’infini; mais comment, en avant, par la mort, il se rattache à la vie dans l’éternité, il ne le voit pas.