Le presbytère est tout près de l’église, le seuil ombragé de quelques ormeaux. La maison, selon l’usage du pays, est blanchie à la chaux, une fois par an, à l’intérieur et à l’extérieur, comme les maisons arabes.
Les maisons des Saintes sont basses. Les rues serpentent, étroites, pour fuir le soleil. L’ombre, sous les tendelets des petites boutiques, est bleuâtre. Devant les portes, ouvertes sur la rue, retombent des rideaux transparents, en toile commune, ou même faits quelquefois d’un filet à mailles fines, qui arrêtent les mouches et laissent entrer la lumière ainsi passée au tamis. Et, là derrière, les filles des Saintes sont enfermées comme des oiselets en cage ou comme de petites bêtes très dangereuses.... Ne faut-il pas craindre un peu toutes les filles, voyons?
Les filles des Saintes portent la coiffure d’Arles, et le fichu aux plis accumulés, réguliers, fixés par des centaines d’épingles, par autant d’épingles qu’un rosier a d’épines; et, dans l’entre-bâillement du fichu épais de plis, on voit, tout au fond de la «chapelle», sur la chair jeune que soulève le soupir féminin, briller la petite croix d’or. Sur la jupe, qui est ample, le tablier a l’air, lui aussi, d’une jupe, tant il est large, et, de là -dessous, les pieds sortent, menus, agiles comme les pattes rouges de la perdrix de Camargue qui vite, vite, aiment à se mettre l’une devant l’autre pour fuir le chasseur, sachant que la Camargue est large et que l’horizon ne manquera pas.
Plus d’une figure est pâle, aux Saintes, car, on a beau dire, le marais engendre toujours la fièvre, et ce pays, où l’on vient pour se guérir par miracle, est à l’ordinaire un pays de maladie; mais la pâleur va bien sous les cheveux noirs, ondulés, gonflés en bandeaux sur les tempes, et retombant sur la nuque en deux masses lourdes qui remontent vers le chignon. Pour oublier ce qui est triste, on a ici, comme partout, la coquetterie—et le reste!... Et puis on s’habitue à la fièvre, qui donne des rêves, des visions; on l’apprivoise: elle n’est pas méchante pour ceux qu’elle connaît et ne les conduit que très vieux au cimetière.
Le cimetière est à quelques pas du village, à quelques pas de la mer. Dans son cadre de murailles basses, il est là , au pied des dunes. Entre la mer et le désert camarguais, là dorment les Saintins: beaucoup de pêcheurs qui vécurent dans les bateaux plats; des gardians qui vécurent à cheval dans la plaine....
Les uns comme les autres retrouvent là , dans la mort, les choses au milieu desquelles s’agita leur vie: le sable salé, plein de menues coquilles, les enganes, poussant malgré tout, rougies par «la marine», grasses de soude, et l’ombre grêle des tamaris empanachés de rose. De là ils entendent les hennissements des cavales sauvages, le cri des gardians qui luttent, les jours de fête, à la course, ou qui, dans le cirque, sous les murs de l’église, excitent les taureaux noirs. Ils entendent les voiles claquer, et le «han» des pêcheurs qui, les jambes nues, mettent à l’eau leurs bateaux sans quilles, les bettes plates; et, de nuit et de jour, le battement de la mer, qui s’efforce de repousser l’île camarguaise, tandis que le Rhône, au contraire, sans cesse la pousse dans la mer, en l’accroissant de limons et de cailloux charriés depuis la source. La mer la frappe, l’île, comme si elle n’en voulait pas, mais elle a beau faire, elle ne peut que l’accroître, elle aussi, de ses sables rejetés.
Et les sables de la mer font aux rivages de la Camargue un ourlet de dunes.
On voit bien, là , que les dunes, ces mouvantes collines de sable, pareilles à des tombeaux, ont dû servir de modèle aux massives pyramides qui sont les tombeaux des rois, aux déserts d’Égypte.
Au pied des petites pyramides de sable, dorment les morts de Camargue.
Où donc nous a entraînés la mort? Pourquoi sommes-nous ici, tandis qu’au seuil de M. le curé Livette soulève timidement le marteau de la porte?