Le chœur est exhaussé de quelques pieds au-dessus du dallage de l’église. On y monte par deux escaliers symétriques, entre lesquels se trouve la porte grillée par laquelle on descend dans la crypte de Sara. La voyez-vous, cette grille, juste devant vous, au bout du passage qui, entre les chaises, suit le milieu de l’église? On dirait, en vérité, le soupirail d’une prison.
Là -dessous, dans la crypte froide, bas voûtée, aux murs nus, cachot véritable, sur un autel de marbre mutilé, se trouve la petite châsse vitrée qui contient les reliques de sainte Sare, patronne des bohémiens. C’est là qu’au milieu des fumées de leurs cierges, dans un air vicié d’odeurs humaines, on les voit, accroupis et pressés en foule, une fois par an, gémir leurs prières suspectes.
Cette crypte, au temps des invasions sarrasines, servait de magasins de vivres, lorsque les habitants de la petite ville étaient forcés de se réfugier tous dans l’église-forteresse.
Aigues-Mortes a ses murs et la tour de Constance, massive comme Babel; Nîmes a ses Arènes et la Fontaine, et le pont du Gard, insolent de beauté, est à elle; Avignon a ses ponts, ses remparts et ses jacquemards; Tarascon, son château miré dans le Rhône; les Baux ont les ruines bizarres de leurs maisons creusées à même, comme des alvéoles de ruche, dans le massif de sa colline évidée; Montmajour ses petites tombes d’enfants creusées aussi, l’une à côté de l’autre, dans le roc vif, et qui, pareilles à des abreuvoirs de colombe, sont aujourd’hui toutes pleines de terre et de fleurs; Orange a son théâtre et son arc triomphal; Arles a son théâtre avec les deux colonnes encore bien droites au milieu; il a encore Saint-Trophime, au portail ouvré, et son allée des Alyscamps bordée de sarcophages chrétiens et de hauts peupliers.... Mais les Saintes-Maries-de-la-Mer ont leur église, que M. le curé ne donnerait pas pour tous les trésors des autres villes!
... Marion a bien vu que Livette est triste; Marion s’est sentie touchée quand Livette a dit: «Il faut que je voie M. le curé....» Et comme d’ailleurs le dérangement ne sera pas grand pour son maître, puisqu’on ne l’appelle pas au dehors, Marion a introduit Livette dans le salon.
C’est une pièce blanchie à la chaux; seulement, M. le curé a fait de son salon un véritable musée, et les murs disparaissent sous les étagères de bois blanc, menuisées par lui-même, et toutes chargées de ses collections.
Il y a là des poteries antiques, d’antiques verres tout irisés. Il y a de vieilles médailles.
Une de ces médailles rend Livette attentive. On y voit un taureau qui tombe; une de ses jambes de devant a fléchi. Un homme, son vainqueur, le saisit aux cornes. Elle a des siècles et des siècles, cette médaille grecque. Une pancarte l’explique à Livette, qui croit voir Renaud. Tout se recommence.
Voici les herbiers, et des boîtes pleines de coquilles, et aussi beaucoup d’oiseaux empaillés, tous ceux qu’on trouve en Camargue. Les pêcheurs, les chasseurs, depuis plus de trente ans, offrent à M. le curé des choses, des bêtes curieuses. Cette bête-ci, c’est une loutre du Rhône. Cette autre, un castor, à la queue en truelle, aux dents recourbées.... C’est une grosse question de savoir si les castors ne sont pas nuisibles aux digues du Rhône. L’essentiel, voyez-vous, est que les roubines, de tous côtés, envoient au fleuve, à la mer, les eaux des marais. Il faut que les digues tiennent bon, ne laissent point passer le Rhône. Et les castors, dit-on, détruisent les digues. Ils y creusent, pour se mettre à l’abri, quand viennent les grandes crues, des galeries montantes, et ils se réfugient au fond; et quand l’eau les y poursuit, ils percent, pour se sauver, un trou vertical, et voilà ma jetée minée, rongée au dedans de l’eau! Cela est mauvais....
Livette lève les yeux. Au plafond, est suspendu un lézard, la gueule ouverte; il est très gros. Je crois bien! c’est un petit crocodile, le dernier qu’on ait tué en Camargue, voilà bien longtemps!