Tout de suite, avec sa superbe habituelle, le lauréat du prix Nobel avait trouvé l’emploi de la somme… Souverain de l’idéal, — dont toute l’existence s’était tenue dans la simple maisonnette de famille, il rêvait parfois d’une résidence plus grandiose : non pas pour lui, dont l’ambition finale était le petit mausolée au cimetière du village natal — mais pour l’Empire…
Oui, un Palais du Félibrige, où emménagerait et s’augmenterait le « Muséon Arlaten, » trop à l’étroit dans son étage du tribunal de commerce : le « Muséon Arlaten », précieux et naïf reliquaire de la tradition familière et du génie poétique de la Provence. Mistral avait tourné son dévolu sur le bel ancien hôtel de Laval, du XVe siècle.
Aussitôt, l’Empereur du Soleil allait se trouver aux prises avec les contingences terrestres et locales, municipales, départementales et gouvernementales ! Et moi aussi ! Mais, pour moi, c’était toute joie et tout honneur que le hasard me permît de servir le maître de Maillane et de l’aider à se diriger dans le dédale des difficultés administratives, — et à en sortir. C’est ce qui me procure l’occasion, avec son assentiment, de crayonner ces souvenirs inédits au portail du monument, avant qu’il ne soit ouvert aux pompes officielles.
Donc, on négociait avec une lenteur toute méridionale — qui risquait de n’aboutir que pour le centenaire. F. Mistral avait offert d’acheter l’hôtel de Laval, où était le collège — que l’on se proposait de transférer à l’école primaire supérieure, en construction. Grâce à l’aubaine particulière, la ville, sans grever ses finances, pouvait désaffecter l’ancien immeuble, et installer une école plus vaste pour recevoir les élèves du collège. Mais il fallait l’agrément du ministère. Si la suppression était décidée, en principe, du vieux collège appelé à se confondre dans la jeune école, la solution pratique exigeait quelque délai. Mistral commençait à s’inquiéter des retards bureaucratiques. Un soir de juin 1906, qu’il disait ses doutes, en ma présence, je lui proposai de tenter une démarche précise, auprès du nouveau grand maître de l’Université. Oh ! je n’affirmerai pas que Mistral ait accepté d’enthousiasme de s’adresser au rapporteur de la séparation ! Enfin, il me confia le petit dossier, et peu après, il pouvait m’écrire :
Mon cher ami,
Je vous remercie, d’abord pour l’activité que vous avez mise à présenter et à recommander à M. Briand le projet relatif au Muséon Arlaten… Je vous donne copie de la charmante lettre que m’a adressée M. Briand. Si vous croyez qu’il soit urgent de remercier votre ami dès à présent, vous voudrez bien me le dire…
F. Mistral
Voici la lettre du ministre dont je prends le texte sur la copie conforme, de la main de Mistral :
Mon cher Maître,
J’ai été mis au courant de votre généreux projet par M. Ajalbert, et j’ai pris connaissance des documents qu’il m’a soumis. J’ai mis immédiatement la question à l’étude et j’espère que nous pourrons trouver une solution favorable à vos désirs. Soyez assuré que je la cherche avec la sympathie la plus vive pour votre projet, et la plus respectueuse pour votre personne et pour votre œuvre…
Aristide Briand
Ainsi, le poète jetait son trésor par les fenêtres dans le palais de Laval, le maire d’Arles acquiesçait et le ministre se montrait favorable…
J’étais fier de moi, je ne le cacherai pas…
Or, il n’y avait rien de fait, et tout se disloquait la semaine suivante… C’était le désarroi, mélancoliquement traduit en trois lignes :