Voici, mon cher ami, le renseignement que je reçois, et que je vous communique, non sans embarras… Qu’il est difficile de faire un peu de bien !…

F. Mistral

C’eût été trop beau que cela se déroulât simplement, comme une farandole !

J’avais demandé une note sur la situation du collège, pour joindre au dossier. Un ami de Mistral s’était précipité chez le principal du collège, qui lui avait affirmé que le collège n’avait jamais été aussi florissant, que pas un de ses élèves n’émigrerait à l’école nouvelle :

Arles, 13 août 1906.

à F. Mistral.

Dès que j’eus reçu votre lettre du 10 août, je cherchai à me renseigner sur l’objet de la demande Ajalbert. La seule personne qui pût me fournir des tuyaux précis était le Principal du Collège. Or, M. Castel passe ses vacances à la campagne dans les environs du Petit Clar.

Nous avons donc, samedi, M. Eysette et moi, pris un fiacre et nous nous sommes rendus à la campagne de M. Castel.

Il résulte des affirmations de M. Castel que notre Collège n’est nullement en décadence ; et que le chiffre de 140 élèves qu’il compte à cette heure n’a peut-être été jamais atteint. Voilà un renseignement puisé à la source.

M. Castel nous a d’autre part affirmé que l’état déplorable des constructions constituant le Palais de Laval nécessitait, comme réparations indispensables, des sommes folles. Quand on aura dépensé 50.000 francs dans cet immeuble, on ne s’apercevra d’aucun changement presque, nous dit-il. Les toitures sont à refaire ; et toutes les menuiseries des fenêtres (il y en a une centaine, au bas mot) et tous les carrelages. Ce sera un gouffre de dépenses que cet immeuble-là, et quand on y aura dépensé des cent mille francs, on s’apercevra que tant d’argent dépensé l’aura été au profit de la Ville, propriétaire, sans qu’on ait la certitude de voir le Contrat de location respecté jusqu’au bout.

Excusez-moi, Maître, de vous donner ainsi mon avis très franc sur une combinaison qui n’est avantageuse qu’en façade (c’est le mot). Le projet de contrat que j’avais rédigé en 1904 n’était, en somme, qu’un contre-projet bien défectueux, puisque le Maire en vient d’accepter les grandes lignes et que la ville y trouve admirablement son compte.

Mais voilà, M. Ajalbert ne sait rien de tous ces dessous, et il pousse, il pousse !…

X…

Le 17 août, découragé, F. Mistral m’écrivait :

Maillane, 17 août 1906.

Mon cher ami, la question devient embarrassante et ne pourra être éclaircie que par l’expérience qui va se faire. Dès que l’École Primaire Supérieure en construction sera ouverte, on verra si la plupart des élèves du Collège passeront à la Primaire, comme le croit le Maire d’Arles, où s’ils resteront collégiens, comme le dit le principal.

Il y a en plus, d’après la lettre que je vous ai communiquée, les grosses réparations qui seraient à faire au Palais Laval, s’il n’y a pas exagération (ce que je saurai par l’architecte du monument) — qui va du reste être classé.

Laissons donc traîner l’affaire, car rien ne presse et nous sommes logés. D’ailleurs nous pourrions nous camper aussi dans quelque autre ancien hôtel d’Arles — et nous en avons trois ou quatre en vue. Mais l’hôtel de Laval, le plus spacieux et le mieux placé de tous, aurait ma préférence, si, une fois classé, le ministère des Beaux-Arts voulait aider à la restauration !

Je regrette, mon cher Ajalbert, de vous avoir causé tout ce tracas de démarches et je vous suis quand même extrêmement reconnaissant de l’empressement extrême que vous aviez mis à m’être agréable. Quan vai plan vai van. Attendons.

Je vous remercie, la main dans la main.

F. Mistral

Ces quelques extraits de correspondance indiqueront assez par quelles tribulations Mistral ne s’est acheminé que lentement vers le palais du Félibrige… Enfin tout s’arrangeait peu à peu ; et victoire nous restait :

30 décembre 1906.

… J’ai encore besoin de votre « Sésame ouvre-toi ! » pour l’effective livraison de mon palais de Laval. Malgré le traité signé avec le maire d’Arles qui me livre ce local après cette année scolaire, malgré l’assentiment de Briand (qui nous fut communiqué par l’inspecteur universitaire de Marseille), malgré le voyage que le maire d’Arles fit à Paris pour hâter la solution… la tardive évacuation du collège et l’aménagement qui devra suivre, renverront notre prise de possession à deux ou trois ans.

Si j’avais votre âge, mon cher Vercingétorix, et votre barbe blonde, je pourrais attendre sans impatience ! Mais songez que dans trois ans et demi j’aurai atteint, si Dieu et Sainte Estelle le permettent, quatre âges d’homme, comme Nestor ! Il ne faut pas plaisanter avec pareilles échéances. Je vous souhaite, mon cher Ajalbert, toutes sortes de bonheurs et je prie, en vrai croyant, Notre-Dame d’Arpajon de vous payer en bonne mère tout ce que vous ferez pour le félibre des Saintes-Maries.

Mistral

Je suis payé avec faste de quelques brefs dérangements ! La tâche était facile d’incliner à la requête d’un Mistral le ministre Aristide Briand ; il suffisait qu’il connût ; ma courte ambassade n’eut pas à s’épuiser en diplomatie !

Et le triomphe s’apprête :