24 janvier 1909.

Mon Cher Ajalbert,

Les fêtes arlésiennes pour le cinquantenaire de Mireille et l’inauguration du palais du Félibrige auront lieu à la Pentecôte… Je n’ai pas oublié que vous nous aidâtes de tout cœur à hâter la désaffection de ce vieux collège d’Arles, que j’ai payé à la ville 40.000 francs de mon argent de poète. Ne parlons pas du reste, je veux dire de la restauration du dit collège et de son appropriation au Muséon Arlaten ! c’est le prix Nobel qui en fait les frais. Les travaux sont terminés et le transfert des collections provençales a lieu actuellement.

Et maintenant, plaignez-moi : assister de mon vivant à l’érection de ma statue est la plus effroyable tuile qui pût me tomber sur la tête, et je donnerais tout ça pour un déjeuner d’amis, tels que Jean Ajalbert, sous les peupliers blancs des bords du Rhône…

Mais, puisqu’il faut que tout se paye, résignons-nous donc, et vive Provence !

Mistral

Vive Provence ! Et vive Mistral qui, si simplement et affectueusement, veut bien se souvenir qu’à la couronne d’or et d’étoiles du Félibrige, nous avons mêlé un brin de genêt d’Auvergne…

CHAPITRE XVI

Au parc de Richelieu. — Blaise Pascal. — Le style des Pensées et celui de Napoléon. — Blaise Pascal l’Auvergnat. — Le sol et le caractère. — Tout à gagner ; rien à perdre… — Du Puy-de-Dôme à l’immortalité de l’âme.

Que l’ombre de Joséphine me permette quelque infidélité ! Aussi bien, il vient trop de visiteurs à Malmaison, par ces grands beaux jours d’impérial printemps. En groupes compacts et internationaux, à lourds souliers de touristes, ils piétinent le silence et la solitude, ils écrasent la séculaire rumeur d’amour et de gloire qui hante ces chambres et monte de ces allées, aux matins et aux soirs sans foule. Je vais faire un tour. Le téléphone peut appeler de sa plus insistante sonnerie ; dans quelques minutes, je serai à dix-huit cents mètres au-dessus du niveau de l’étang de Saint-Cucufa. C’est le temps, chaque année, de mon pèlerinage vers le parc de Richelieu, pour l’anniversaire de la visite que fit, en avril 1639, un prodigieux enfant de quinze ans, au terrible cardinal qui villégiaturait à Rueil… Ici, Étienne Pascal, avec ses deux filles et son fils, accourait remercier le ministre qui rendait sa faveur au Président de la Cour des Aides, en disgrâce. De l’audience était Blaise Pascal, dont la sœur Jacqueline, âgée de treize ans, sur un placet en vers remis à la fin d’un spectacle où elle avait joué, obtint « de l’incomparable Armand », touché de sa gentillesse, qu’il appelât de l’exil leur malheureux père.


Blaise Pascal : l’Auvergnat…

A ce nom, quel changement à vue, vertigineux ; comme un frêle décor de théâtre, le joli paysage sururbain s’éclipse, et la chaîne des Dômes se dresse, monte, s’étage formidable, dans la nue ! Les triomphes de la politique, la gloire des batailles qui s’évoquent, entre ces arbres, autour de ces pièces d’eaux, les plus fastueux souvenirs de la monarchie et de l’empire qui bondissent à la mémoire par la promenade sur ces terres historiques de Rueil, reprises aujourd’hui par des usines de blanchisseries ou la culture maraîchère, — les plus impérieuses figures de la diplomatie et de la guerre, comme elles se reculent, pour moi, sur le fond du paysage, dès que s’avance l’écrivain des Provinciales et des Pensées !

Qu’était-ce que le maître des destinées de la France, dans les splendeurs d’une habitation dont le Roi se montrait jaloux, en face de cet enfant malade, déjà tout consumé de génie ! Que sera-ce, le dompteur de l’Europe, à l’apogée de sa vertigineuse domination, devant des quelques traits de plume, qui ont à jamais flétri la force et la guerre :

— Pourquoi me tuez-vous ?