Certes, il est aisé de composer le parallèle qui accorde la fougue pressante et la fièvre de certitude et la splendeur tumultueuse du génie de Pascal au rythme farouche de la montagne auvergnate, montant à l’assaut de l’horizon comme une mer impétueuse, miraculeusement immobilisée, sous les aspects de la plus furieuse tempête.
Mais laissons ces jeux de rhétorique. Pénétrons dans Pascal. Au cœur de son œuvre et de sa vie, bien détachées de l’Auvergne, intimement, il se révélera tout auvergnat authentique.
N’est-ce pas par l’argument de l’intérêt pratique qu’il entend triompher de toutes les résistances de l’athée, du sceptique, de l’indifférent ? L’intérêt n’a pas prise que sur les seuls auvergnats ; tout de même, ils sont plus sensibles aux gains précis qu’aux spéculations hasardeuses. Gagner l’éternité pour un jour d’exercice sur la terre serait assez dans leur manière. Résoudre le problème de la destinée, au moyen du pari où il y a tout à gagner, rien à perdre, c’est d’un pur auvergnat, fidèle au bas de laine et aux placements de père de famille.
Mais tout ceci n’est que raisonnement dont on n’a que faire, en somme ; la foule de nos compatriotes rendus d’eux-mêmes à la foi du charbonnier. Où Pascal peut les toucher immanquablement, c’est quand, revenu de ses vols hardis à des hauteurs immensurables, son esprit se pose au plus bas de nos chemins terrestres pour y faire rouler — sinon la brouette, découverte bien avant lui, — au moins la vinaigrette, sorte de voiturette à deux roues traînée par un homme, la voiture à bras qu’on appelle roulette et aussi brouette, d’où la confusion. Ne doit-on pas encore à l’auteur des Provinciales l’innovation du transport en commun des voyageurs par voitures publiques à itinéraires fixes, bref, l’inventeur de l’omnibus ? Voilà surtout de quoi ravir nos émigrants, épris de réalisations immédiates. Sans doute, de mêmes formules et combinaisons auraient pu provenir d’autres cerveaux du Nord ou du Midi ? Pourtant, on serait plus étonné de trouver chez Dante Alighieri ou dans Bossuet la conversion de l’incrédule par la démonstration de l’excellence du pari où à tous coups l’on gagne, — ou bien un système de locomotion à prix réduit… Cela est du tempérament auvergnat. Le solitaire de Port Royal n’avait pas dépouillé le vieil homme, l’enfant natif.
Pascal : le Puy-de-Dôme…, j’y reviens quand même : le Puy-de-Dôme, qui s’offre au regard tout autre de la base à la cime, et non pas seulement détaché par la tête comme tant de pics des chaînes enchevêtrées les unes aux autres ; Pascal, tout à part, escarpé et sans bords, dans notre littérature, l’homme et la montagne pareillement isolés et tourmentés, dans leur élan formidable pour s’arracher à la terre et monter déchirer les voiles de l’espace et de l’inconnu…
Pascal, auvergnat, oui, mais que son incessante ascension vers la lumière éloignait, à chaque heure, davantage, de notre existence dans l’ombre de la vallée… Le patois, le pays, que tout ceci était infime à son regard ébloui d’infini… Quel désastre, d’ailleurs, si le patois eût trop retenti à ses oreilles d’enfant, et si « la campagne qui semble entrer de toute part dans la ville » lui eût masqué les étendues où devait planer sa torturante curiosité ! Passons. Je me prendrais à haïr nos innocents patois, en songeant qu’ils eussent pu compromettre l’avènement d’une langue inouïe, jusqu’alors, comme spontanée, et suprêmement définitive. Je me prendrais à détester la petite patrie, dont le culte étroit jusqu’à proscrire l’émigration en retenant l’enfant à l’endroit de sa naissance, aurait pu avilir sa vaste destinée, priver la France d’incomparables chefs-d’œuvre, le monde d’un monument unique…