« On ne peut s’empêcher de plaindre ceux qui se sont dévoués à l’habiter… Royat est renommé à Clermont pour ses fruits et ses fontaines ; mais il était difficile de donner à ce village un emplacement plus horrible… C’est surtout dans la partie basse de la gorge, dans celle qui est arrosée par le ruisseau de Fontanat, qu’on éprouve cette sorte de pitié. Là, les maisons, dominées des deux côtés par des massifs de basalte coupés à pic, sont comme dans un précipice. Pour y voir le ciel, il faut lever la tête, et porter les yeux au zénith… Au milieu de toutes ces horreurs… »
Sans doute, le ci-devant d’Aussy voyageait seul, et il ne revenait pas des tropiques. Sans quoi, il eût apprécié différemment la retraite d’ombre, de fraîcheur et de mystère qui s’offre, par le ravin de la Tiretaine, à quelques minutes de l’élégante ville d’eaux, à quelque demi-heure des sources de Fontanat. Par là, était l’auberge savoureuse et discrète où venait expirer la vague épuisée des musiques du casino. On n’y entendait guère parler de « tirage à cinq » ni de résultats du traitement et du régime. Il n’y montait que des amateurs de bonne chère assurés d’y trouver une cuisine loyale. Il n’y séjournait que des artistes épris du site, et fuyant la contrainte des hôtels mondains. C’était aussi un calme refuge d’intimité et de rêve… D’ailleurs, l’endroit avait été fréquenté d’amants illustres, d’un général qui bouleversa l’opinion française, et qui finit par un coup de revolver, en terre d’exil, sur la tombe où l’avait précédé sa compagne inoubliée… Qui se les rappelle aujourd’hui, hormis quelque familier de la brusque et courte poussée prétorienne achevée en fait divers, à la rubrique des accidents du cœur.
Si le Moi est haïssable, ce serait surtout en matière de sentiment et de volupté où, finalement, les histoires de chacun ne diffèrent guère de celles du voisin, tous croyant la leur unique et supérieure. Aussi, n’ai-je nul désir de m’attendrir aux remembrances d’adolescence ou d’arrière-saison : « La vie de l’homme est misérablement courte » d’autant qu’elle ne compte pas depuis la naissance, mais seulement, en vérité, depuis que le cœur est ébranlé par l’amour ! Mieux vaut ne pas gaspiller le temps à se souvenir. La plus heureuse mémoire, comme le meilleur vin, dépose, et de la lie est au fond… et puis :
… tous les êtres aimés
Sont des vases de fiel qu’on boit les yeux fermés.
a écrit Baudelaire.
Ici, il est aisé de se défendre contre l’obsession du passé. Ce n’est pas une terre hantée de rêveries et de caprices ; l’air n’y est pas chargé de romanesque ; ce n’est pas une province qui fournisse de suaves ou farouches exemples d’aventures tendres ou sensuelles. L’Auvergne est rude et chaste. La femme n’y occupe qu’une place discrète, retirée, matrimoniale. C’est Champfort, originaire des environs de Clermont, qui, dans ses maximes corrosives, a écrit : « L’amour tel qu’il existe dans la société n’est que l’échange de deux fantaisies et le contact de deux épidermes. » Encore, l’intérêt supprime-t-il souvent la fantaisie. Pas plus que dans Pascal, nous ne trouverons aux pensées de Champfort, d’une âpreté dévorante, des motifs d’exaltation mondaine. Enfant naturel (1741-1794), comme J. Delille, il eut tôt fait, dès la fin du collège, d’ajouter : de Champfort à son pauvre de Nicolas. (Il attachait beaucoup d’importance au nom.)
Un jour, le marquis de Créqui lui disait :
— Mais, monsieur de Champfort, il me semble qu’aujourd’hui un homme d’esprit est égal de tout le monde, et que le nom n’y fait rien.
— Vous en parlez bien à votre aise, monsieur le Marquis, répliqua Champfort, mais supposez qu’au lieu de vous appeler monsieur de Créqui, vous vous appeliez monsieur Criquet, entrez dans un salon et vous verrez si l’effet sera le même.
Il eut une jeunesse précoce, orageuse et triomphale.