« Enfant de l’amour, beau comme lui, plein de feu, de gaieté, impétueux et malin, studieux et espiègle », tel le peignait un de ses camarades. Précepteur, il jette le trouble dans les deux maisons où il devait enseigner la vertu. En 1764, la Comédie-Française lui jouait un acte en vers, La jeune Indienne, « un ouvrage d’enfant, dans lequel il y a de la facilité et du sentiment », disait Grimm. On s’étonne, de nos jours, des efforts des artistes pour approcher la nature : la jeune actrice qui faisait l’Indienne[47] en habit de sauvage, en longue chevelure, portait, en guise de robe, une peau de taffetas tigré.
[47] Sainte-Beuve, Champfort, Causeries du lundi.
Le public demeura froid. Le public ?
— Combien faut-il de sots pour faire un public ? demandait le poète mécontent.
Il s’exerce en divers genres, il produit des épîtres couronnées par l’Académie, il a des ballets à la Cour, une autre pièce, le Marchand de Smyrne. Il est heureux, plein d’espoirs avec des avantages réels et positifs : « Je vis, depuis trois mois, sous la baguette de la Fée bienfaisante. » Une tragédie, Mustapha et Zéangir, lui vaut faveurs et pensions royales. Fêté, logé, renté, académicien sollicité de toutes parts, on pourrait le croire satisfait ? Or, sa pensée a tourné au sombre. Il n’est pas dupe des apparences. Il est resté Auvergnat, sous son masque léger des salons. A vingt ans, il a dégrafé le collet d’abbé, pour aller aux plaisirs et aux vanités du siècle. Et voici qu’il se lamente sur le néant d’une existence factice. Les encouragements de Voltaire, le suffrage de Mlle de Lespinasse, les applaudissements de Marie-Antoinette, « quatre amies, qui l’aiment chacune d’elles comme quatre, mesdames de Grammont, de Rancé, d’Amblimont, la Comtesse de Choiseul, » le Secrétariat des Commandements du prince de Condé, et d’être logé par M. de Vandreuil, et l’Académie à quarante ans, — tout cela n’a pas comblé Champfort. L’amertume s’est amassée en lui. Sainte-Beuve en accuse la stérilité d’un talent qui n’était pas au niveau de son intelligence et de son esprit, une fatigue prématurée, la nécessité de faire figure dans ce monde « qui lui était à la fois insupportable et nécessaire ». Mais que de traits communs aussi avec tant de nos grands hommes d’Auvergne, avec la foule de nos émigrants. N’est-ce pas de son origine montagnarde qu’il tenait cet instinct de solitude que n’avait point étouffé le succès de paraître et de briller ? D’une âpreté foncière accrue avec le sérieux de l’âge, il se révoltait de la tendance que l’on avait à le considérer comme un amuseur de luxe. Aussi de quelle encre virulente il protestait :
J’ai toujours été choqué de la ridicule et insolente opinion répandue presque partout qu’un homme de lettres qui a quatre ou cinq mille livres de rente est à l’apogée de la fortune. Arrivé à peu près à ce terme, j’ai senti que j’avais assez d’aisance pour vivre solitaire, et mon goût m’y portait naturellement. Mais comme le hasard a fait que ma société est recherchée par plusieurs personnes d’une fortune beaucoup plus considérable, il est arrivé que mon aisance est devenue une véritable détresse, par une suite de devoirs que m’imposait la fréquentation d’un monde que je n’avais pas recherché. Je me suis trouvé dans la nécessité absolue ou de faire de la littérature un métier pour suppléer à ce qui me manquait du côté de la fortune, ou de solliciter des grâces, ou, enfin, de m’enrichir tout d’un coup par une retraite subite. Les deux premiers partis ne me convenaient pas ; j’ai pris intrépidement le dernier. On a beaucoup crié, on m’a trouvé bizarre, extraordinaire. Sottises que toutes ces clameurs ! Vous savez que j’excelle à traduire la pensée de mon prochain. Tout ce qu’on a dit à ce sujet voulait dire : « Quoi, n’est-il pas suffisamment payé, de ses peines et de ses courses par l’honneur de nous fréquenter, par le plaisir de nous amuser, par l’agrément d’être traité par nous comme ne l’est aucun homme de lettres ? »
A cela je réponds :
« J’ai quarante ans. De ces petits triomphes de vanité dont les gens de lettres sont épris, j’en ai par-dessus la tête. Puisque, de votre aveu, je n’ai presque rien à prétendre, trouvez bon que je me retire… »
Mais cette indépendance matérielle allait lui être ravie. La Révolution avance, et Champfort va au-devant. Ses pensions sont englouties. Spectateur de sang-froid, il a des formules saisissantes : Guerre aux Châteaux, paix aux chaumières. Il traduisait la devise révolutionnaire : Fraternité ou la mort par : Sois mon frère ou je te tue.
Il jugeait les violences de la Terreur avec la foi et désinvolture :
« On ne nettoie pas les écuries d’Augias avec un plumeau. »