Il demandait à Marmontel :

« Voulez-vous donc que l’on vous fasse des révolutions à l’eau de rose ? »

Il était avec le peuple neuf contre l’ancienne société. Mme Roland le protégeait, friande de cet esprit qui faisait « chose très rare, rire et penser tout à la fois ». Grâce à elle, il devint conservateur de la Bibliothèque nationale. Il avait donné à Sieyès le titre et le début de la brochure : Qu’est-ce que le Tiers État ? Tout. Qu’a-t-il ? Rien. Pour Mirabeau, il était l’ami le plus inspirateur, « la tête la plus électrique » qu’il eût jamais connue. Champfort préparait au tribun le discours contre les académiciens, — lui, qui avait été l’homme d’académie par excellence, qui s’était enorgueilli de ses prix, d’abord, et avait tout fait pour y entrer. Son ardeur révolutionnaire, qui n’hésita qu’au fort de 93, et lui faisait condamner tant d’hommes, La Fayette, Barnave, qui n’avaient pas suivi jusqu’au bout le mouvement, — sa fougue, sa sincérité étonnaient Chateaubriand :

« Champfort était d’une taille au-dessus de la médiocre, un peu courbé, d’une figure pâle, d’un teint maladif. Son œil bleu, souvent froid et couvert dans le repos, lançait l’éclair quand il venait à s’animer. Ses narines un peu ouvertes donnaient à sa physionomie l’expression de la sensibilité et de l’énergie. Sa voix était flexible, ses modulations suivaient les mouvements de son âme ; mais, dans les derniers temps de mon séjour à Paris, elle avait pris de l’aspérité, et on y démêlait l’accent agité et impérieux des factions. Je me suis toujours étonné qu’un homme qui avait tant de connaissance des hommes, ait pu épouser si chaudement une cause quelconque. »

Cependant, tant de gages fournis aux maîtres successifs de l’heure, ne devaient pas sauver de la suspicion démagogique le ci-devant poète de la Jeune Indienne, naguère encore secrétaire de Mme Élisabeth. Arrêté, relâché, menacé à nouveau, il tente de se faire sauter la cervelle ; l’œil crevé seulement, il se taillade le cou, la poitrine, les jarrets, d’un rasoir qui ne l’achève pas. Il guérissait, lorsqu’il mourut de quelque imprudence de son médecin, dit-on, à cinquante-trois ans, le 13 avril 1794.


Ainsi finissaient, dans l’écroulement de la vieille France, les paisibles projets de retraite de l’homme de lettres « qui en avait eu par-dessus la tête » de la vie de ruelle et de cour. Pas plus que Pascal, il me semble s’être souvenu beaucoup de l’Auvergne où il n’avait fait que naître, — enfant du hasard. Avec Champfort, nous voici revenus à Paris, et rue de Richelieu, dans ce cabinet ensanglanté de la Bibliothèque Nationale. Et Richelieu, c’est Rueil, d’où nous sommes partis avec Pascal, de la demeure fameuse du Cardinal ; Rueil où nous ne pouvons entrer sans la hantise de l’écrivain des Pensées ; c’est lui, plus que Bonaparte, que je revois sur ce pont de Neuilly où il faillit être précipité à la Seine, avec son carrosse ; l’accident de Neuilly, où se fit la révélation brûlante par quoi s’exalta son génie.

CHAPITRE XIX

La tasse de lait : Michalias. — Un débutant de soixante ans. — Endors-toi, paysan. — Le jugement de Saint-Pierre. — La mort du Paysan. — Sous les bouleaux. — Le poète de la Dore. — La bonne souffrance. — A la prière du soir. — Un essai de grammaire auvergnate et d’hydrothérapie.

« Savez-vous, disait Mme Helvétius à l’abbé Morellet, que quand j’ai eu le matin la conversation de Champfort, elle m’attriste pour toute la journée ? » Et je ne sais plus quelle autre de ses belles admiratrices et amies confessait sa soif d’un bol de lait frais — après les propos du cruel causeur : il y a toujours un peu d’arsenic au fond.