Aujourd’hui, c’est à Ambert que je vais, par acquit de conscience professionnelle, plutôt sans enthousiasme. Je crois la connaître, notre Auvergne, — et comment la sous-préfecture, la rivière, les arbres et les rocs vers lesquels le train m’emporte pourraient-ils se disposer pour me procurer quelque émoi inédit ? Oh ! je ne suis pas de parti-pris, et je m’entraîne sincèrement sur M. Michalias. Souvent, il décrit avec simplicité :

« On rentre…

La nuit tombe et le ciel se pointille d’étoiles ; — maintenant on n’y voit qu’à courte distance. — Même des sommets, les crêtes deviennent rares… — « Allons Labri ! Viens-t’en.

Ramène les moutons, et aboie la Marcade. — Vois, moi aussi je prends mon sac. — Cours, cours, fais-leur faire demi-tour… — Il faut aller manger la soupe.

Entre deux haies de mûriers sauvages, — bêtes et gens s’en vont par le sentier encaissé ; les brebis arrachent tout le long — quelque feuille à la ronce et y accrochent de leur toison.

Sous plus de mille petits pieds alertes, — le sable du chemin desséché, fait une fumée. — C’est, sur le sentier, tout semblable au lourd brouillard qui traîne sur les ruisseaux.

Ces bœufs, qui suivent pesamment, — la poussière garde l’empreinte du pied large et attardé. — De leur lèvre, parfois une bave, tel un grand crachat, descend sur le sol.

Des hommes en larges sabots, où leur pied est trop à l’aise, — suivent par derrière ; aucun ne parle. — De la bêche ou de la faux, le fer, sur leur épaule, — lance par moments un bref éclair.

Ils traînent bien un peu la jambe : — le soleil, toute cette journée, les a roussis par là-bas. — La poussière et la sueur mâchurent les joues… — Bah ! le lendemain il n’y paraît plus.

Et la nuit, doucement, arrive, sournoise, — sur les œuvres de Dieu. — C’est assez de travail pour aujourd’hui. — Va dormir, paysan, tu as rempli ta journée ! »

Il y a du rythme dans les chansons, de la couleur dans les tableaux, de la variété dans les sujets, du rire frais et de la saine gaillardise dans certains contes, comme le Jugement de Saint Pierre, qui refuse l’entrée du Paradis à la fille sage :

« Mais qu’est-ce que c’est qui se dissimule — là-bas ? Quelqu’un ou quelque chose ? Je ne me trompe pas, parbleu, — c’est la vieille béguine :

Qu’as-tu fait pendant ta vie, — de tes charmes ? Tu ne t’en es pas servie… — et cependant il faut des enfants — pour manier les faucilles, — pour façonner la terre, et aider au fermier !

Tu es comme ce vieux bénitier, — là-bas, où tisse l’araignée dans un coin, et où personne ne va… —

« Il n’y a que toi de damnée ! — Va prendre pour amoureux — Le diable qui s’ennuie… — Allons donc, jolie mariée, — allons, fiche le camp ! »

Même, M. Michalias touche à la grandeur, par les très humbles détails, devant la mort du paysan !

« La bêche et l’araire — Je ne puis plus les manier… — Alors mieux vaut m’en aller, — si je ne suis rien bon à faire.

Écoute-moi bien seulement : — En mourant, je suis chrétien, — dis-moi quelque messe ; — ensuite, tu seras maîtresse — de conduire la maison comme si c’était moi-même.

Mets (mène) la chèvre au bouc, — Et la vache (Bardelle) au taureau ; — Sème le champ de raves, — Tu sais qu’à notre Noire il lui en faut pour avoir du lait.

Et quand ce sera fait, — Tu faucheras le regain et feras les semailles. — Ainsi, paisiblement — tu vivras sans rien devoir, — et tu viendras à bout de payer notre ferme. »

Et le voici capable du plus délicat attendrissement aux ressemblances de la pure idylle :

SOUS LES BOULEAUX

« Le soir, lorsque nous venions tous deux — nous y asseoir, il me semble — que nous étions comme deux poussins qui se bécotaient, — réfugiés sous l’aile de leur mère.

La lune, en suivant son chemin, — blanchissait l’écorce d’un bouleau : — c’était là le parchemin — sur lequel nous mêlions le T de « Thérèse » — et le B de « Barthélemy ».

Mettant à profit cette faible lueur, — c’était un couteau, l’imprimeur — de notre petit livre d’amour — épelé dans les bois… et je n’en ai guère, — depuis lors, lu de meilleur.

Maintenant que nous sommes devenus des vieux, — moi et Thérèse, à la veillée, — simplement assis près de la bûche allumée, — il nous revient parfois devant les yeux ce bon temps sous la feuillée. »

Aussi bien, l’arbre pâle a inspiré à M. Michalias une délicieuse piécette d’anthologie :