LE PETIT BOULEAU
« Petite robe blanche et cheveux d’or — du petit bouleau — Il me passe quelque chose à travers le corps, — lorsque je vous vois…
Il me passe quelque chose à travers le corps — parce que je crois voir la robe de ma sœur, — la pauvre Thérèse…
Voir les cheveux de ma sœur — qui n’avait que dix ans, — quand la prit la Mort… — Voilà ce que je vois.
Et qui fait tant frissonner mon corps, — Parce que je crois revoir encore ma sœur, — en ce bouleau. »
J’étais charmé et dérouté par cette note aimable et plaintive, en telle opposition avec le rude accent de la Haute-Auvergne. Le train roulait, par la nuit glacée. Je m’endormis dans mon coin, jusqu’au matin peu hâtif de la mi-octobre, vers sept heures ; c’était le Livradois qui s’encadrait par images successives, à la portière — alors que je pensais continuer ma lecture ; c’est la Dore du poète, une souple et gracieuse rivière à travers les prairies bordées de saules et de peupliers, la paisible rivière et les calmes arbres de la plaine, sans rien de commun avec nos ruisseaux torrentueux des vallons cantaliens ! Ah ! que déjà je comprenais mieux l’œuvre de M. Michalias !…
Je fus tout à fait renseigné par le court trajet de la gare d’Ambert à la ville, sans rapport avec nos bourgs farouches, dans leurs aires de basalte ! L’Auvergne de M. Michalias est une autre Auvergne, qui a trouvé en lui un poète spontané et attentif, un fils pieux qui n’a pas dédaigné l’héritage ancestral. Ses habitudes d’examen et de précaution lui ont inculqué le goût du détail. Son œuvre manquera de lointain et d’ensemble, mais elle vaudra par de fines découvertes, une jolie pénétration. Où nous n’aurions aperçu que le vague aspect de la roche et de la verdure, il émerveillera nos regards par tel fragment de caillou où semblent s’être pétrifiés des milliers d’arcs-en-ciel, — que son marteau savant a fait sauter de quelque bloc enfoui depuis les premiers âges du monde…
Prodigieux mystère des sources qui peuvent cheminer à travers le sol hermétique, et se perdre, inconnues, ou qui vont jaillir à la révélation de la baguette de coudrier !
Une sensibilité de poète, ses dons d’observation, le trésor du vieux parler ambertois — tout cela aurait bien pu s’égarer ou se dessécher, par la course ou la stagnation de plus d’un demi-siècle au tréfonds du cœur et de l’esprit d’un tranquille bourgeois de province. Or, comme une source longtemps souterraine, la veine poétique a jailli de M. Michalias, à l’improviste.
Cela lui est venu d’un jour où, retiré des affaires, il s’était cassé la jambe. C’en était fini, pour quelques semaines, des promenades du botaniste, de l’entomologiste, du géologue… Ce fut la bonne souffrance où, momentanément sevré d’activité, la méditation fut la seule ressource du malade.
Les souvenirs, les images qui se pressaient, M. Michalias entreprit de les classer, comme il avait fait toute sa vie, de son butin d’insectes, de plantes, de minéraux. Il composa des tableautins d’un réalisme discret et sincère, qui lui valurent les plus hautes approbations félibréennes. Il avait écrit par jeu, pour se distraire : l’amateur se révélait poète, d’une imprévue personnalité. La philologie s’emparait de son œuvre, historiquement précieuse par la qualité et la quantité des matériaux sauvés et rassemblés ; non pas des vocables de bibliothèque, perdus et refroidis, dont les spécialistes scrutent la structure évidée, mais du patois de plein air, capturé au soleil et épinglé encore tout frémissant, comme le papillon avec toutes ses couleurs, avant de se recroqueviller et de disparaître.