Pauvre parler de nos montagnards ! Ah ! Auguste Bancharel lui faisait la part belle. Évidemment, il exagérait ! Mais que de gratitude ne faut-il pas garder pour cette exaltation passionnée, en regard du mépris où la bourgeoisie tenait le vocabulaire du peuple qui, lui aussi, d’ailleurs, en usait « sans l’estimer ». Tournons les pages de linguistiques contestables, et voici le chapitre savoureux où sont recueillis nombre de proverbes ruraux, rudes et précis[6]. Plus loin, des chants du pays, malheureusement présentés sans ordre, alors que l’auteur était si bien désigné pour une compilation plus méthodique et définitive du folklore déjà rassemblé en maints guides et dictionnaires. Du moins, devons-nous à Auguste Bancharel un florilège local qui jalonne utilement les étapes de notre chère petite renaissance auvergnate. Grâce à cette anthologie des précurseurs patoisants de l’École auvergnate, j’ai connu Jean-Baptiste Brayat, l’abbé Bouquier, Dupuy-Granval, Jean-Baptiste Veyre. Ainsi, le médecin, le prêtre, le gentilhomme, l’instituteur, pour traduire leurs sentiments intimes et leurs impressions du terroir, avaient préféré au français de leurs diplômes officiels l’idiome de leur enfance et de leur village, spontanément, avant d’y être incités par le grand mouvement de rénovation méridionale. Ce n’étaient là que des essais modestes, d’innocentes distractions, le jeu d’amateurs s’ingéniant à tirer quelques sons d’un instrument démodé. Cependant, ces accents ne devaient pas rester inentendus. Ils frappaient des oreilles attentives, parvenaient aux abbés Géraud, Fau, Courchinoux, à Arsène Vermenouze, de qui Auguste Bancharel, leur aîné, encourageait les tentatives, par ses articles de l’Avenir du Cantal, dès 1880, par ses brochures, par les fêtes dues à son initiative, les concours de cabrette, dont il était le promoteur et où il avait imposé que les discours d’usage fussent prononcés en patois.
[6] La Grammaire et les Poètes de la Langue patoise d’Auvergne, par A. Bancharel (Aurillac, 1882).
Donc, par son action personnelle, par l’exemple de sa vie obstinée au sol natal, par sa propagande décentralisatrice, Auguste Bancharel ouvrait et facilitait la voie au félibrige cantalien. Son influence a pu orienter un Vermenouze qui hésitait et, à sa vingtième année, alignait des alexandrins romantiques à la gloire de « Surcouf » ! Que pouvait rêver de plus, dans sa casa de commercio d’Illescas, le jeune émigrant, que d’être imprimé à l’Avenir du Cantal, de collaborer avec son Directeur, leurs Rimes Patoises paraissant sous même couverture ? Ce n’est pas de ses âpres compagnons de négoce qu’il pouvait être compris ! Entre deux voyages en Espagne, de retour au pays, il tombait dans un renouveau de poésie patoisante, et il était vite gagné à la cause ! Ah ! de ce Bancharel, — qui avait assisté à la descente de Jasmin en Aurillac, vingt-cinq ans auparavant ! N’était-il pas le confident tout indiqué des inspirations littéraires du jeune compatriote. Comment « le grammairien » même n’en eût-il pas imposé à l’élève sorti des « Frères » avec un petit bagage rudimentaire. Mais il s’agit bien de controverse dialectologique pour qui portait en soi toute poésie, avec le don le plus sûr de l’expression juste, puissante et pittoresque. Le sculpteur a-t-il besoin de connaître la genèse géologique des carrières du marbre qu’il taille, l’architecte de savoir l’historique de tant de matériaux qu’il assemble ? Arsène Vermenouze ne se préoccupait guère de la filiation des mots asservis du premier coup à sa pensée ; il lui suffisait qu’ils en suivissent le jet impétueux et le rythme souple et large…
Ce n’est point un chétif honneur qui rejaillit à Auguste Bancharel, d’avoir peut-être révélé Vermenouze à Vermenouze ; en tout cas, de l’avoir, dès les premiers vers, reconnu et signalé comme un maître à ses concitoyens, plutôt indifférents et sceptiques…
CHAPITRE V
Le patois de circonstance. — Curés, médecins, instituteurs : L’abbé Bouquier ; l’abbé Jean Labouderie. Frédéric Dupuy de Grandval, chansonnier bachique. J.-B. Brayat, officier de santé. J.-B. Veyre, instituteur. — Statues et pavés de l’ours.
Des poètes de la langue patoise, écrivait Auguste Bancharel…
Des poètes ?
La langue patoise ?
C’est beaucoup dire…