En vérité, ils n’étaient pas poètes, ces médecins, abbés, instituteurs, — et très éloignés du patois authentique, par les études mêmes qui les avaient appelés tout jeunes à la ville, et confinés dans les collèges. On ne voit pas qu’ils se soient voués à la poésie, sous le feu de l’inspiration dévorante. Dans leur vocabulaire apprêté et composite, l’expression ne jaillit pas des sources de la roche ancestrale. Ils pensent en français, et ne traduisent même pas ; ils transposent. Car, traduire, c’est traire, à l’étymologie, tirer… La traduction exige une recherche d’esprit, qui amène des trouvailles. Il ne s’agit pas seulement de rendre le sens littéral des mots, mais de restituer la phrase, la locution, par des équivalences, de répondre, quand faire se peut, par les idiotismes correspondant aux gallicismes, qui sont le propre de chaque langue. Tandis que nos citadins ne font guère qu’affubler le vocable français d’une désinence patoise. Non, ni poètes, ni artistes. Ils n’eurent pas la curiosité des vieilles formes du langage traditionnel, qu’ils dédaignaient, en parvenus, du haut de leur savoir à diplômes officiels. Du parler du terroir, ils ne goûtaient plus la saveur intime. Mais, vivant au village, de par leurs professions, il leur fallait se remettre à l’unisson avec le paysan, le client, l’écolier, le fidèle. De là, ce français qui prend un pli rustique, comme la jaquette coupée par le tailleur du bourg. Ainsi, ce patois occasionnel n’apparaît-il guère qu’en des pièces de circonstances. Ce n’était là que jeux d’amateur, qu’il était excellent de rappeler, de sauver du temps, mais il ne convient pas d’accorder à ces exercices de prosodie champêtre des mérites, même locaux, qui leur manquent… C’est une erreur que de les prendre pour les représentants du patois, qui se maintenait si vigoureux et dru par toutes nos campagnes ! du patois parlé, dont on ne retrouve pas plus l’écho véridique dans leurs alexandrins de bonne volonté qu’on n’y rencontre le sentiment de la nature auvergnate, — on pourrait dire de la Nature tout court. Sans doute, ils aimaient le pays, le clocher natal, mais, littérairement ; ils ne l’ont pas vu. Leur esprit était resté ailleurs, aux dictionnaires du Collège. De la petite patrie, nous ne saurons rien par eux, ni de ses beautés naturelles, ni de son histoire, ni de son folklore.
Cependant, ces échantillons seront utiles et curieux, pour la comparaison avec une œuvre pleinement patoise et auvergnate comme celle de Vermenouze, jaillie à grand flot du sol, de la race, de la langue populaire. Nous ne les rapportons qu’à titre documentaire. Leurs auteurs ne sont pas plus des précurseurs du félibrige auvergnat qu’ils ne sont des continuateurs des troubadours. De ce que, de temps à autre, quelqu’un a discouru en fin de banquet sur le mode villageois, et que les journaux de chef-lieu ont sympathiquement reproduit cette amusette, il ne faut pas que cela prête à croire à une littérature écrite et suivie, d’une école auvergnate !
Cependant, un trait commun caractérise tous ces fragments où se retrouvent les tendances réalistes de nos montagnards, observateurs et narquois ; ce sont des moralistes pratiques.
Voici un abbé Bouquier, curé d’Ytrac et de Leynhac, dont il ne reste qu’une composition, les autres égarées par sa famille, à Calvinet, ou emportées par lui à la Martinique, où, sexagénaire, il serait allé mourir chez un neveu. Le morceau conservé, à défaut d’autres mérites, ne manque pas d’étrangeté. Le titre est en français :
Dialogue d’un curé qui personnellement
Pour gagner un procès a fait un faux serment
En dépit de son seing et de sa conscience
Et se croit dispensé d’en faire pénitence.