C’est là, entourée d’arbres et d’arbustes, blanche et carrée, toute simple, de justes proportions, une maison semblable aux autres, qui a le mérite de ne pas se faire remarquer… Pourtant, que de remarques à noter, qui lui confèrent son caractère si particulier ! Elle ne se distingue point par de faciles ornements ; tout est dans l’allure qui ne doit rien au hasard…

— C’est là…

L’attelage s’arrête, non loin de l’église, près de la place. Il suffit de pousser la grille — et vous n’y êtes pas ! Vous avez pénétré par le côté, sur la cour ; il faut tourner pour gagner le jardin, sur lequel donne la façade, et la maison apparaît tout autre qu’on ne l’avait aperçue…

De loin, avec son front élevé, ne semblait-elle pas accessible à tout passant, son jardin à tous les regards ? Et vous voyez maintenant que vous n’aviez rien vu ! En effet, de la route en contre-bas, l’habitation est comme dressée sur un socle, dans l’enclos en élévation. D’un coup d’œil, on croit avoir pénétré dans la glorieuse demeure, de prime abord si peu défendue ! Or, la haie de lauriers qui couronne le mur de soutènement du jardin en terrasse arrête toute curiosité de l’extérieur ! A l’angle des deux routes, tout contre le village, c’est l’ermitage, dans la paix et le mystère, sous le soleil et dans les fleurs…

Car je ne sais pas de jardin plus délicieux que ce petit coin de Paradou dont Mme Mistral entretient harmonieusement le désordre champêtre. Il y a aussi, à foison, une certaine petite plante d’encens dont l’arome domine à certains jours d’été ; c’est comme une petite herbe naine, très pâle, dont les feuilles minuscules semblent avoir absorbé toutes les poussières des chemins. Et des myrtes, dont Mistral a donné le nom provençal à l’une de ses héroïnes : NERTO. Des tournesols et des roses trémières, violiers rouges, cosmos roses et rouges et blancs, des balsamines et des ancolies, des pétunias et des reines-marguerites et de la verveine. Les fleurs, les feuilles, les branches s’entremêlent dans le foisonnement d’une poussée joyeuse. Il y a surtout le figuier et le puits à la margelle usée, et le banc tourné vers la porte au-dessus de laquelle une tête d’Arlésienne est sculptée dans la pierre.

Ce n’est point seulement ici la demeure du génie, c’est la retraite du sage, qui a inscrit au cadran solaire illustré d’un lézard, les trois vers :

Beau lézard, bois ton soleil…

L’heure ne passe que trop vite,

Et demain, il pleuvra peut-être…

Vous avez franchi la grille, vous avancez, cherchant l’entrée de la maison fermée, comme endormie ; mais déjà les chiens noirs sont accourus, aboyant doucement, puis reculant : la Marie-du-Poète — ainsi la désigne-t-on — a surgi au-devant de l’étranger. Si vous êtes attendu, Mistral est dans le vestibule, déjà, la main tendue.