Frédéric Mistral, ayant fondé le Muséon Arlaten, tout d’abord avec ses propres collections, n’a conservé que des souvenirs intimes, comme le buste de Gounod par Carpeaux, un buste de Lamartine à l’antique, des peintures, gravures, statuettes relatives à son œuvre, surtout à Mireille, répartis dans le vestibule qui sépare le cabinet de travail du salon et mène à la salle à manger. C’est une pièce charmante, du Louis XVI campagnard : chaises et fauteuils laqués vert d’eau, avec le pétrin, le buffet, la panetière de Provence du XVIIIe siècle, des originaux exquis de ces meubles aujourd’hui recopiés dans le monde entier. Aux murs, de vieux cuivres du pays, des chaudrons reluisants, un fusil qui a fait des guerres, le fusil du père, des grès, des faïences de Moutiers, deux grands brocs émaillés de vert de Sisteron, cadeau de Paul Arène, demeurant vivant dans la mémoire de Mistral, avec Alphonse Daudet vers qui sa pensée retourne sans cesse, comme vers la grande tendresse de sa vie. A Noël, dans cette salle à manger, Mme Mistral dresse la crèche traditionnelle, une montagne de carton, recouverte de quelque verdure, un peu de neige simulée, et des santons provençaux. La Sainte Vierge, l’enfant Jésus, le bœuf et l’âne, et tous les bergers connus dont les paysans savent les noms ; un petit lumignon dans une veilleuse rose adore l’enfant Jésus, nuit et jour ; quand vient l’Épiphanie, on ajoute les rois.


Chaque jour, pendant quelques heures, cette maison est traversée de visiteurs : nombre d’écrivains et d’artistes se sont assis à la table accueillante ; reporters et photographes ont fait assaut d’indiscrétion professionnelle. Nul n’a su de la maison et de ses hôtes que ce qu’il convenait au maître de laisser savoir ; il n’a jamais admis personne dans l’intimité réservée de son existence.

Quelle leçon de retenue et de pudeur, en ce temps d’irrésistible publicité. Je peux dire que sa petite chambre est une cellule de moine, au lit de bois, à la chaise de paille, au lavabo de marbre, aux ustensiles de toilette méticuleusement nets et rangés. C’est tout. Il est extraordinaire comme le détail des contingences quotidiennes s’abolit autour de Frédéric Mistral. De lui, de son entourage, de sa maison il n’émane rien que de simple et de sublime. De la conversation, littéraire ou familière, se trouve écarté tout ce qui la rabaisserait au propos personnel. Dans les Mémoires, récits d’enfance et de jeunesse, nulle confidence de journal : il n’est pas de ceux qui « se racontent », en dehors de son œuvre, il s’est tu, ne livrant rien de lui-même, comme s’il avait rougi de n’être pas tout à fait un dieu.

Quelle erreur et quelle ignorance de Paris de n’avoir aperçu le « Poète » de Maillane que parmi le bruit des félibrées, les farandoles et les tambourinaires ! Avec Hugo et Lamartine, Mistral aura été populaire, mais sans rien devoir à la politique, et en écrivant dans une langue étrangère pour les trois quarts de la France d’aujourd’hui, mais nationale pour le Midi, et reconnue par les peuples de Méditerranée. De cela nos littérateurs ne se rendent pas compte. Or Mistral est compris de toute la race latine qui a puisé aux sources romanes. En outre, par leur ordonnance classique, par la construction de ses vastes poèmes, Mireille, Calendal, Nerto sont bien plus accessibles aux esprits de culture classique que toute la production ordinaire, trop spécialisée, du roman et du théâtre contemporains.

Frédéric Mistral a voulu le triomphe du Félibrige, dont il est l’incarnation. Il a mis au service de la cause un demi-siècle de génie et de pensée, de sagesse et de prudence, sans rien laisser au hasard. Il n’a point été qu’un merveilleux roseau chantant de la petite patrie et de la terre natale. Poète inspiré, il n’y a pas eu de génie plus conscient et qui ait su mieux se discipliner ; le succès ne l’a point surpris ; il revint tout de suite d’une pointe poussée à Paris, pour asseoir dans son village la capitale d’un empire dont l’éclat a rayonné sur le monde…


Il n’avait guère plus de vingt-cinq ans, lorsqu’un article de Lamartine le faisait célèbre. Voici le portrait que l’auteur illustre de Graziella crayonnait de l’auteur inédit de Mireille :

Sa physionomie simple, modeste et douce, n’a rien de cette tension orgueilleuse des traits ou de cette évaporation des yeux qui caractérise trop souvent les hommes de vanité, plus que de génie, qu’on appelle les poètes populaires. Ce que la nature a donné, on le possède sans prétention et sans jactance. Le jeune Provençal est à l’aise dans son talent comme dans ses habits : la parfaite convenance, qui donne aux bergers, comme aux rois, la même dignité et la même grâce d’attitude ou d’accueil, gouverne toute sa personne. Il a la bienséance de la vérité ; il plaît, il intéresse, il émeut ; on sent dans sa mâle beauté le fils d’une de ces belles Arlésiennes, statues vivantes de la Grèce, qui palpitent dans notre Midi.

Lamartine nous peint le jeune Provençal, qui aurait pu être un jeune provincial, à l’aise dans ses habits. Il n’en a point changé la coupe, non plus que celle de sa barbe. De combien de nos grands contemporains, préoccupés de « se faire une tête », peut-on en dire autant ? Prenez les photographies de Mistral, depuis les plus anciennes : il est toujours le même, il est lui.