conseillait le Lion d’Arles, et le poète songeait à Mireille et à Calendal. Vainement on a essayé de l’embrigader, mais, comme toujours, sa décision prise, il s’y est tenu. Nul calcul médiocre, mais noble souci d’indépendance. Quand nous descendons déjeuner en Arles, tantôt Mistral choisit « Pinus », tantôt « le Forum » ; ce n’est point gourmandise, ni caprices ; mais chaque hôtel a « sa couleur » : Mistral ne veut être marqué d’aucune. Cela n’a l’air de rien ? Il y faut un rude courage, quand les auberges rivales sont porte à porte. J’imagine qu’elles se sont résignées à ne pouvoir accaparer le grand homme. Les visiteurs qui, de tous pays, s’empressent en foule à Maillane, et à qui le maître semble se donner, en se livrant si peu, n’aperçoivent qu’une vie contemplative, sous un ciel enchanté, parmi les lauriers et les fleurs enivrantes. En réalité, il n’est pas de journées plus occupées que celles de Frédéric Mistral.

Les mille soucis et les quotidiennes contrariétés ne respectent pas sa glorieuse solitude, et ne le laissent pas impassible. Mais c’est de haut qu’il juge les petitesses humaines. Il les sait nécessaires. La sensibilité de Daudet lui faisait comparer la gloire à un cigare fumé par le bout allumé. Mistral ne la prend que par le bon bout, et n’en tire que les bonnes bouffées. Au service de sa puissante et subtile sagesse, n’a-t-il pas les plus tendres et les plus intelligents conseils ?

Auprès du Poète, les passants, à travers l’éblouissement du génie, ne prêtent qu’une attention polie à la présence de Mme Mistral, silencieusement effacée : de la maîtresse de maison, ils ne sauront que la bonne grâce intime, la douceur charmante, le pur regard, la fraîcheur de visage ! Or, Mme Mistral est la grande prêtresse attentive du culte ; de l’intelligence la plus avisée, elle a sur tout et tous le jugement le plus perspicace, elle est l’ineffable conseil de son mari, et sa vigilante défense contre trop de tentatives quelquefois disgracieuses. Avec quel tact infini elle s’entend à écourter les conversations oiseuses ! Avec quelles précautions délicates elle fait apporter le foulard ou la couverture du maître, quand l’heure se refroidit ! Comme elle entretient l’ambiance simple et harmonieuse, avec l’aide de la Marie du Poète, la servante fidèle qui est de la maison, où sa franchise dévouée, son respect joyeux, son libre parler sonore contribuent à établir cette atmosphère de simplicité et de grandeur patriarcale !


L’emploi du temps à Maillane ? Lever à sept heures ; après un léger café au lait, Mistral travaille jusqu’à midi, où il déjeune, sobrement, de plats rustiques, peu de viande, buvant le vin de son cru bien trempé d’eau ; ni café, ni alcool. Après midi, le maître reçoit, fait quelque lecture et, régulièrement, abat ses quatre ou cinq kilomètres avec sa femme. En 1884, après un dîner chez Daudet, Goncourt notait :

« Mistral se met à nous parler de son procédé de travail, de ses vers fabriqués aux heures crépusculaires, à l’heure de l’endormement de la nature ; le matin dans les champs, selon Mistral, étant trop plein du bruyant éveil de l’animalité.

Le souper est à sept heures, le coucher à neuf heures, mais quelles journées remplies !

De sept heures à midi, correspondance qui se chiffre par dix ou quinze lettres, et ce n’est pas le remerciement d’un mot banal aux envois de livres, mais souvent de longues lettres personnelles ; des livres qu’il reçoit en quantité, ceux relatifs au félibrige doivent aller au Muséon d’Arlaten, les autres à la Bibliothèque d’Avignon : les dédicaces ne traîneront pas sur les quais. Dans l’énorme courrier qui arrive à Maillane, l’Argus de la Presse joue un grand rôle : il paraît d’innombrables articles sur le félibrige et ses poètes, que Mistral dépouille pour conserver les plus importants aux archives félibréennes. Correspondance particulière ou générale, tout est absolument classé ; un bibliothécaire professionnel ne viendrait pas à bout de la tâche qu’assume Mistral, chaque matinée. Mais il y a les lettres d’affaires, compliquées et pressantes, fort nombreuses, auxquelles réplique le créateur du Muséon Arlaten avec la méthode d’un juriste : Mistral a fait son droit. Dans quelques négociations, j’ai pu apprécier de près la promptitude et la justesse de ses vues et de ses décisions, sur les points les plus arides.


Depuis vingt ans, c’est le Muséon Arlaten qui a été le but de Mistral. Il a créé un musée incomparable, le musée de la Provence, de sa race, de son histoire et de sa tradition, un musée complet et qui n’a rien d’un musée, tant la vie palpite dans cette exposition rétrospective de tout ce qui caractérise de la plante à l’homme, les origines, la grâce, la beauté, le génie de la petite patrie. Quels débats pour transférer le musée de son local primitif de la justice de paix au palais Laval, où il n’a pu s’installer que grâce à l’argent du prix Nobel, et à l’appui de M. Briand ; car il a fallu un ministre de l’Ouest pour vaincre les inerties méridionales[54]. Il y a fallu, surtout, l’obstination et la foi de Mistral, sollicitant les dons, et, ce qui est plus difficile, écartant les offres fâcheuses, qui auraient altéré la conception première du palais du Félibrige.