Mais on n’a pas plutôt prononcé le mot de patois que d’intransigeants arvernophiles vous apostrophent avec véhémence :
— Du patois, le parler d’Auvergne ? C’est une langue…
Et en avant un groupe d’arguments désuets qui flattaient évidemment notre amour-propre aborigène, mais que déciment les preuves mobilisées par les linguistes sans pitié. Comment notre orgueil ne se serait-il pas réjoui d’entendre démontrer victorieusement que le patois cantalien, tant discrédité et honni, n’était autre que le dialecte celtique, usité des bardes et des druides ! Ainsi, l’idiome ancestral s’était maintenu, indestructible comme le rocher de basalte, parmi les invasions étrangères et la course des siècles ; il avait coulé, roulé jusqu’à nous, comme la rivière et la cascade dont l’élan n’a pas été tari pour quelques éboulements de pierres, pour des végétations insolites en travers de leurs eaux millénaires !
Que de raisons spécieuses de faire confiance à la thèse nationale ! Elle se résume en deux vers de Lucain :
Arverni latios ausi se dicere fratres
Sanguine ab Iliaco populi…
Arvernes et Latins ont même origine, à laquelle tous deux doivent leurs langues contemporaines. Mais tandis que le latin évoluait avec la civilisation romaine, l’Auvergnat, parmi des populations retirées aux montagnes, demeurait rudimentaire, réduit au minimum d’expressions suffisant à la vie pastorale, restreint au parler, sans écriture ni littérature. Donc, nulle dérivation du latin. La conquête romaine ? Elle ne poussa pas de colonisation effective dans la montagne aux habitants dispersés, sans écoles, sans routes, sans relations ni contact avec l’envahisseur. Comment l’Arverne farouche des premiers siècles de notre ère se serait-il défait de son langage coutumier, dans son habitat inaccessible, alors qu’après treize cents ans de pénétration française, de vie française, après le chemin de fer et l’instituteur, le patois résiste, ne s’est pas perdu encore ? Au reste, le gaulois existait si bien au IIIe et au VIe siècles qu’à partir d’Ulpien, dont Justinien renouvelait les décisions dans les Pandectes, la législation romaine autorisait le témoignage en langue gauloise devant les tribunaux.
Voilà pour le patois-langue d’Auvergne, perpétué dans les campagnes jusqu’à nos jours, indépendant du latin officiel, du roman littéraire, du français en devenir, qui vécurent, disparurent, se transformèrent dans les villes, aux besoins, aux goûts, au génie des classes supérieures.
Eh bien ! la terrible philologie n’entend pas se contenter de ces raisonnements d’apparence si plausible… Elle prend le patois corps à corps, mot à mot, syllabe par syllabe, et, de cette recherche de la paternité, conclut scientifiquement qu’il n’est pas fils du celte, frère du latin, mais un bâtard, cousin dégénéré du roman, un parent pauvre de la famille d’oc.