Pourquoi les Gaulois parlèrent latin ? M. Eugène Lintilhac nous l’explique à merveille dans sa brillante Histoire élémentaire de la Littérature Française :

Que du Ier au VIe siècles, plusieurs millions d’hommes aient pu en arriver à oublier graduellement leur langue, certes voilà qui étonne d’abord, froisse notre amour-propre national et excuse certains paradoxes étymologiques ; mais ce fait, outre son évidence historique, est corroboré avec un détail suffisant par des textes aussi curieux que décisifs.

D’ailleurs, cet oubli s’explique principalement, en dernière analyse, par les causes suivantes : l’ascendant d’une civilisation supérieure telle que, dès le premier siècle de notre ère, la culture latine tend à prévaloir sur la culture grecque dont Marseille est le centre : les nécessités des relations militaires, commerciales, administratives et judiciaires, entre vainqueurs et vaincus ; les habiletés de la politique romaine, qui allèrent, dès César, jusqu’à faire sénateurs de nobles Gaulois, et, sous Claude, jusqu’à offrir l’accès des emplois publics aux Gaulois, sachant le latin, que l’on trouve dans les plus hautes charges à partir du IIe siècle ; les violences de la conquête et les persécutions que l’on croit avoir été exercées contre le druidisme sous Tibère et ses successeurs ; enfin, les séductions de la paix romaine. Il y faut joindre aussi des causes secondaires, telles que les suivantes : l’absence de textes écrits dans la langue nationale ; la curiosité pour les journaux officiels des Romains ; la vogue et l’imitation de leur littérature dans les hautes et moyennes classes qui fréquentaient leurs nombreuses écoles ; les antiques affinités de race ; enfin, cette souplesse du génie et cet amour de la nouveauté que les anciens historiens nous signalent comme des traits du caractère celtique.

A quoi bon se contrister d’une origine qui n’est pas si humble, puisque le français ni le provençal ne la renient. Et l’Auvergne qui, à la période romane, a fourni les plus célèbres troubadours :

Icil d’Alverne i sunt li plus curteis,

(Ceux d’Auvergne sont les plus courtois)

dit la Chanson de Roland ; l’Auvergne à qui le monde doit, avec Blaise Pascal, le plus formidable écrivain français ; l’Auvergne n’a point à se croire diminuée de ce que son idiome ancestral n’aura pas tous les quartiers de vieillesse que lui octroyèrent des partisans plus zélés qu’érudits. Au XVIIIe siècle la Celto-manie, comme l’appelait Voltaire, n’allait-elle pas jusqu’à faire du Celte la langue du Paradis terrestre où Adam et Ève auraient parlé bas-breton ou auvergnat !

Tel que, un Vermenouze ne vient-il pas de tirer de l’Auvergnat des accents propres à lui constituer dans l’histoire de la renaissance félibréenne des titres littéraires préférables à ceux d’un obscur et contestable atavisme ?

Pour moi, je n’entends pas abaisser l’auvergnat en le qualifiant de patois. Mais il me semble lui garder ainsi son caractère de famille, un peu lointain, sauvage et mystérieux, qui ne saurait être compris au delà des limites de la petite patrie ! Le patois, je dirais donc, le plus souvent, et, mieux, notre patois : car le patois d’Auvergne diffère, non seulement de département à département, mais de commune à commune.

On a voulu résoudre d’un coup, en quelques mots, la question des origines et de la formation de la « langue d’Auvergne », alors que l’étude des sources du patois est à peine entreprise, et exigerait des enquêtes savantes, minutieuses, innombrables :

Malgré l’activité qui s’est développée sur ce point, nous n’avons encore des dialectes qu’une connaissance tout à fait insuffisante attendu que les matériaux dont nous disposons sont très incomplets, qu’ils ont été recueillis en grande partie sans critique, qu’on a fait œuvre d’amateur au lieu de suivre une méthode rigoureuse conduisant à un but bien déterminé.