Ainsi s’exprime un savant allemand, cité par M. Antoine Thomas, dans sa Préface aux Études linguistiques sur la Basse-Auvergne[9] de M. Albert Dauzat. M. Antoine Thomas ajoute :
[9] Bibliothèque de la Faculté des Lettres de Paris, IV, 1897 (Félix Alcan).
Dresser l’atlas phonétique de la France, non pas d’après des divisions arbitraires et factices, mais dans toute la richesse et la liberté de cet immense épanouissement linguistique, telle est la tâche à laquelle M. Gaston Pâris conviait naguère les membres du Congrès des Sociétés Savantes. Il ne dissimulait pas que pour arriver à réaliser cette belle œuvre, il faudrait que chaque commune d’un côté, chaque forme, chaque mot, de l’autre, eût sa monographie purement descriptive, faite de première main et tracée avec toute la rigueur d’observation qu’exigent les sciences naturelles.
Plus loin M. Antoine Thomas regrette que l’Auvergne soit une des régions les moins connues quant à ses patois :
Le livre de M. Doniol, membre de l’Académie des Sciences Morales, intitulé Les Patois de la Basse-Auvergne, phonétique historique du Patois de Vinzelles (Puy-de-Dôme) témoigne d’une ignorance complète de la méthode linguistique.
Toute cette préface est à lire[10]. Puisse-t-elle exciter les chercheurs laborieux et décourager les vocations faciles.
[10] « Il y a assez loin de Murat (Cantal) à Vinzelles (Puy-de-Dôme) ; le premier est dans la Haute-Auvergne, le second dans la Basse-Auvergne. Il ne faut pas que l’emploi en linguistique du vocabulaire de la géographie administrative puisse donner le change sur l’état de choses réel. Comme il est à peu près impossible de se passer de termes géographiques d’une compréhension plus ou moins étendue, autant vaut faire appel à l’ancienne nomenclature, qui a pour elle la consécration d’un usage plusieurs fois séculaire, qu’à celle que nous devons à la Révolution. Mais il n’y a aucun lien nécessaire entre les variétés du patois et les anciennes divisions territoriales civiles ou religieuses à quelque époque qu’elles puissent remonter. La Basse-Auvergne ne forme pas plus une unité linguistique vis-à-vis de la Haute-Auvergne que l’Auvergne tout entière, considérée en bloc, n’en forme une vis-à-vis des provinces limitrophes : Bourbonnais, Manche, Limousin, Quercy, Rouergue, Gévaudan, Velay et Forez. Quant à retrouver les limites exactes des anciennes peuplades gauloises par l’étude de l’état actuel des patois, c’est une pure illusion. Il est encore moins permis en Auvergne qu’ailleurs de s’y abandonner, tant les faits qui vont à l’encontre sont précis et indéniables. Nous connaissons très bien les anciennes limites du diocèse de Clermont, et nous sommes à peu près certains que ces limites remontent à l’établissement même du christianisme en Gaule. Dès cette époque tout le territoire du département actuel du Cantal dépendait de la civitas Arvernorura et Aurillac (Aureliacus) y figurait au même titre que Saint-Flour (Indiacus). Or, l’arrondissement d’Aurillac se sépare du reste du département du Cantal au point de vue linguistique si l’on tient compte d’un phénomène phonétique très saillant, le traitement des sons primitifs c et g devant la voyelle a : le c et le g sont demeurés intacts, conservant leur son explosif comme dans les provinces plus méridionales (Quercy et Rouergue), tandis que dans le reste du département, comme dans la Basse-Auvergne et toutes les provinces limitrophes (sauf le Quercy et le Rouergue) le c et le g ont cédé la place, à un moment donné, aux sons fricatifs ch et j qui ont continué leur évolution et qui la continuent encore pour ainsi dire sous nos yeux. A quoi attribuer ce schisme linguistique qui contraste si singulièrement avec l’unité religieuse et administrative qui n’a jamais été rompue entre Aurillac et Saint-Flour ! M. Dauzat a inscrit en tête de son travail un titre plus large que le sujet qu’il traite actuellement : Études linguistiques sur la Basse-Auvergne. C’est un engagement pour l’avenir. J’espère qu’il le tiendra, et même, pour les raisons que je viens d’indiquer, qu’il fera de l’Auvergne tout entière le champ de ses recherches. La pleine possession du patois de Vinzelles lui rendra facile et rapide l’étude comparative des autres parlers, — et quelques nouveaux efforts d’activité scientifique lui permettant de conquérir de proche en proche toute la province, je voudrais le voir alors faire l’essai de la monographie phénoménale (si je puis m’exprimer ainsi) ; après celui de la monographie locale : chaque son, chaque forme, chaque mot peuvent être étudiés au point de vue de leur répartition dans la masse linguistique tout entière, on nous a clairement démontré que les dialectes et les sous-dialectes n’ont pas d’existence réelle, que c’est par une sorte de phénomène sémantique que nous appelons « dialecte auvergnat » le parler des habitants de l’Auvergne et que nous risquons de fausser l’expression à la prendre au pied de la lettre et à vouloir tracer sur une carte le contour du dialecte et ses subdivisions intérieures aussi rigoureusement que nous pouvons le faire pour un arrondissement et les cantons qui le composent. Je ne crois cependant pas que M. Dauzat fasse œuvre vaine en cherchant à répartir en un petit nombre de groupes naturels des centaines d’alvéoles linguistiques agrégées qu’il lui aura été donné au préalable d’étudier une à une. La dialectologie risquerait de demeurer à l’état chaotique si elle n’arrivait pas à se donner une classification analogue à celle qui a tant aidé au progrès des sciences naturelles, classification qui sans faire violence aux faits, permette à l’infirmité de notre esprit de les saisir plus clairement. Il semble que la seule qui ait des chances de répondre à cette double condition doive être une combinaison harmonieuse des résultats de la monographie locale avec ceux de la monographie phénoménale. Qu’on opère sur une province ou sur tout un pays, le problème à résoudre est le même mais peut-être les éléments en sont-ils plus faciles à embrasser et la solution plus facile à entrevoir. Le jour où on aura réussi à classifier définitivement les parlers de l’Auvergne, la classification de l’ensemble des parlers de France qui nous apparaît aujourd’hui presque comme impossible, en découlera naturellement. »
C’est-à-dire qu’il faut devenir prudents, et que l’heure est passée de la philologie de sous-préfecture, de sacristie, et de château, où le juge de paix, l’abbé, le châtelain, l’officier de santé, l’instituteur, se croyaient des lumières suffisantes, avec de la bonne volonté, pour s’aventurer dans les recherches les plus ténébreuses et les plus complexes de l’histoire locale et des parlers du terroir ! Tout cela qui, jadis, ne dépassait guère le tour de ville de la petite ville, passionne, aujourd’hui, les professionnels de la philologie, de la dialectologie, de l’étymologie, de la toponymie, de la sémantique. Les savants effacent les vieilles démarcations de la langue d’oïl et de la langue d’oc, du français et du provençal, et tout le morcellement arbitraire du pays, qui :
pourrait devenir funeste s’il s’imposait avec trop de rigueur à notre esprit et s’il nous portait à méconnaître la solidarité des parlers de France. M. Gaston Pâris l’a dit excellemment : abstraction faite du flamand, du breton et du basque, ces trois coins de métal étranger qui encadrent notre cadre linguistique, le fait qui ressort avec évidence du coup d’œil le plus superficiel jeté sur l’ensemble du pays, c’est que toutes les variantes de phonétique, de morphologie et de vocabulaire, n’empêchent pas une unité fondamentale… Voilà pourquoi j’estime que la philologie française peut s’élargir jusqu’à embrasser toutes les manifestations diverses de la parole qui se produisent sur le sol de la France…[11]
[11] Antoine Thomas, Essais de philologie française (avant-propos), 1898. C. Bouillon, éditeur, Paris.