Clermont-Ferrand.—Fontaine d’Amboise.

«On tient par tradition, dit le chanoine du Fraisse, que saint Gal, l’un des évêques, offrant à Dieu, un jour, sur le maistre-autel de la cathédrale le saint corps de Jésus-Christ, une hirondelle, traversant l’église, laissa tomber son fient sur les saintes espèces; qu’au même instant, ce saint, les ayant accusées et reprises d’incivilité, leur commanda de sortir de l’église avec défense de n’y entrer plus; que ces oiseaux obéirent à sa voix. Ce miracle dure encore; et, depuis ce moment, on ne les a plus vues voltiger dans notre mère église, sur nos clochers, ni dans les collégiales et paroissiales de la ville, tandis que les maisons des particuliers, églises et monastères des mendiants et religieuses en sont beaucoup incommodés, durant le printemps, l’été et l’automne. Messieurs de la prétendue religion réformée, qui disent que Dieu n’écoute pas les prières de ses serviteurs, peuvent, si bon leur semble, être les témoins et les spectateurs de ce prodige que plusieurs millions de personnes ont vu depuis onze cents et tant d’années, et pourront voir, s’il plaît à Dieu, jusqu’à la fin des siècles.»

«J’ignore si, après onze cents et tant d’années, ajoute le citoyen Legrand, les hirondelles de Clermont se souvenaient encore qu’autrefois leurs mères avaient été reprises d’incivilité; mais ce que je puis assurer, c’est que maintenant leur postérité n’est plus sensible à ce reproche et que, toutes les fois que j’ai passé auprès de la cathédrale, j’en ai toujours vu des centaines voltiger très gaiement autour des clochers...»

Clermont-Ferrand.

Je ne trancherai point de mon témoignage entre le chanoine du Fraisse et le citoyen Legrand; il peut loger des hirondelles à la cathédrale, sans qu’on les aperçoive—de la même couleur que la pierre, si brune! Je ne connaissais pas l’anecdote, non plus, qui excite la verve du citoyen Legrand contre la foi au miracle du chanoine, sans quoi j’eusse observé; mais aussi, si remarquable que soit la cathédrale gothique, je ne m’y suis jamais attardé, ne la considérant point comme le monument principal de Clermont, alors que la ville possède Notre-Dame-du-Port, un modèle parfait du roman auvergnat, œuvre des «logeurs du bon Dieu», comme se seraient appelés ceux qui y travaillèrent, collèges d’architectes, producteurs de tant de merveilles. Viollet-le-Duc jugeait que «l’école auvergnate peut passer pour la plus belle des écoles romanes». Son influence est marquée à Saint-Étienne, de Nevers; à Saint-Sernin, de Toulouse, et à Saint-Papoul. Notre-Dame-du-Port serait le type primordial de notre roman, le monument le plus ancien de ce style; elle daterait du Xe siècle, d’après M. Paul du Ranquet, qui croit avoir découvert le nom de son fondateur sur un chapiteau. Située dans une rue, entre des maisons, avec un porche en contre-bas, que de passants, comme Chateaubriand, ne furent pas avertis que ce trésor était enfoui là! à moins qu’habitué aux longs et fins clochers à jour, aux flèches effilées, aux dentelles de granit des églises de sa Bretagne, il n’ait pas goûté les proportions solides, les lignes robustes, le charme trapu, bien auvergnat, de Notre-Dame-du-Port; mais il n’aurait pas tenu sous silence les images de pierre de la porte ou de l’intérieur, d’une facture inégale, tantôt barbare, tantôt habile et méticuleuse, mais toujours intéressante; il est un Adam, après le péché originel, tiré par la barbe hors du paradis terrestre, qui marche sur le corps d’Ève tombée à terre, du plus saisissant effet. Jadis, un privilège du chapitre de Notre-Dame-du-Port donnait le droit au doyen «d’assister au chœur et d’officier en tenant sur son poing un épervier ou un autre oiseau de chasse; de se faire précéder, dans les processions, d’un piqueur tenant ses chiens en laisse; d’avoir, pendant la messe, son épervier sur une perche près de l’autel, et sur l’autel même un heaume et une cuirasse; enfin, pendant le chant de l’évangile par le diacre, de se tenir tourné vers le peuple avec une hallebarde dans la main droite et son épervier sur la main gauche».

Clermont vu des Buges.

Dans les rues, à travers le va-et-vient de la vie locale, au hasard de la flânerie, nous nous arrêtons à des maisons anciennes, à la maison de Pascal, à des façades ornées de modillons, à des noms de rues, rue des Chaussetiers, rue des Gras, à des marchés, au jardin Lecocq, à des squares, le square Pascal, à des statues, la statue de Pascal, la statue de Desaix, le Sultan juste de la campagne d’Égypte, le vrai vainqueur de Marengo qui, consultant sa montre à l’heure où le gros de l’armée fléchissait, se serait écrié: «la bataille est perdue, mais nous avons le temps d’en gagner une autre.» Ce qu’il fit, avec sa réserve—mais en y laissant la vie. Nous expédions les hôpitaux, casernes, théâtres, évêché, lycée, le lycée Pascal, palais des Facultés, la plupart de pierre de Volvic; aussi l’ensemble est-il assez chagrin, comme s’il tombait de la cendre, perpétuellement! Et pour cette raison, tant de fontaines d’eau admirable, qui devraient fournir l’agrément des places, des jardins, des avenues, si l’on avait employé granits ou porphyres, n’y mettent qu’une monotone ornementation; magnifiques eaux si limpides et fraîches, dont les jets de cristal, dans toute la joie de la lumière, ne s’élancent, retombent, s’éparpillent que comme des larmes brillantes, mais tristes, dans ces vasques de deuil, couleur de crêpe!