N’essayons pas d’accorder ces opinions disparates. Mais insistons sur ce point que si la curiosité n’est pas toujours satisfaite, cela tient beaucoup aux imaginations, qui espéraient plus de l’Auvergne qu’elle ne peut donner. On a toute l’histoire en tête, après la légende, et ces druides, si vagues, qui faisaient descendre les Arvernes de Pluton.

Dans la crypte de Notre-Dame-du-Port.

On sait les campagnes des Gaules, la période gallo-romaine, la splendeur d’Augustonemetum, avec «un capitole, un amphithéâtre, un temple de Vasso-Caleti, un colosse qui égalait presque celui de Rhodes;... des sculpteurs dont parle Pline, une école célèbre d’où sortit le rhéteur Fronton, maître de Marc-Aurèle; des temples de Bacchus, de Jupiter, de Mercure à Champturgues, à Montjuset, au Puy de Montaudon. Puis, les riches annales de l’Église, de saint Austremoine, premier apôtre de l’Auvergne, jusqu’à Massillon: «trente et un ou trente-deux de ces évêques ont été reconnus pour saints; un d’entre eux a été pape sous le nom d’Innocent VI». Et la première croisade, prêchée au concile de Clermont par Urbain II. Et toute l’ère féodale. On sait Turenne (de la famille de la Tour d’Auvergne) et Desaix (né à Saint-Hilaire-d’Ayat). On sait Blaise Pascal et Michel de l’Hospital. Bref, on rêve de l’Auvergne rouge et noire, qui jeta feu et flammes avec ses volcans, de l’Auvergne pâle sous les glaciers, de l’Auvergne historique, terre d’héroïsme et de génie,... et l’on se trouve dans une paisible préfecture de cinquante mille habitants, vaquant à leurs affaires le plus ordinairement du monde, seulement inquiets du Puy de Dôme, s’il est calme ou menaçant, clair ou crasse; silhouette colossale, dressée à tous bouts de rue, inévitable, qui commande désormais le regard et la pensée, de la terre au ciel, de sa masse, aperçue de toute la Limagne, et, pourtant, comme soudaine, dressée brusquement, de 1,465 mètres au-dessus du niveau de la mer, de 1,000 mètres au-dessus de Clermont-Ferrand!

A Clermont-Ferrand.—Le jardin Lecoq.

Oui, tout enfant, par ces rues tranquilles où erraient des citadins en costumes de tout le monde, sans même le chapeau que j’avais vu aux charbonniers et porteurs d’eau auvergnats de Paris, devant la montagne morte, je fis la moue! Que de touristes pareillement puérils! C’est aussi que la montagne ne vient pas à vous, comme la mer. Il faut aller à elle. Et, alors, que de gens de l’avis de Chateaubriand: «Que les lourdes masses des montagnes ne sont point en harmonie avec les facultés de l’homme et la faiblesse de ses organes... que cette grandeur, dont on fait tant de bruit, n’est réelle que par la fatigue qu’elle vous donne... que ces monts qui perdent leur grandeur apparente quand ils sont trop rapprochés du spectateur sont toutefois si gigantesques qu’ils écrasent ce qui pourrait leur servir d’ornement...» Et Chateaubriand, en un réquisitoire impitoyable, continue d’abaisser les montagnes qui s’élèvent, de réclamer leurs têtes comme celles de criminels avérés. Les forêts, les lacs, les ruisseaux n’obtiennent pas grâce devant son apostrophe. Mais quelle éloquente défense présente Michelet, qu’il faudrait citer tout! Et laissons la montagne plaider elle-même; elle n’est pas en peine de gagner sa cause: elle n’a qu’à se montrer pour cela; le plus insensible n’échappera pas à son despotique attrait, au vertige des sommets inéluctables autant que celui du gouffre, et qui nulle part n’est éprouvé plus fatalement qu’ici; une tentation de toutes les secondes; impossible d’y échapper; de toutes les places, de toutes les avenues, la vue débouche sur le Puy de Dôme; dès que l’on quitte des yeux les choses de la ville, c’est sur les flancs blanchâtres du mont qu’ils vont, qu’ils montent et descendent, de la large base jusqu’à l’extrémité pointue du cône...

Le square Pascal.

Et peut-être les yeux fascinés au lointain n’accordent-ils plus l’attention qu’il faudrait à Clermont-Ferrand,—où divers édifices méritent d’être visités, entre autres la Cathédrale, construite en lave de Volvic, et l’église de Notre-Dame-du-Port. La Cathédrale est un monument gothique qui ne fut jamais achevé. Chateaubriand écrit: «La voûte en ogive est soutenue par des piliers si déliés qu’ils sont effrayants à l’œil; c’est à croire que la voûte va fondre sur votre tête. L’église, sombre et religieuse, est assez bien ornée pour la pauvreté actuelle du culte. On y voyait autrefois le tableau de la Conversion de saint Paul, un des meilleurs de Le Brun; on l’a ratissé avec la lame d’un sabre: turba ruit. Le tombeau de Massillon était aussi dans cette église; on l’en a fait disparaître, dans un temps où rien n’était à sa place, pas même la mort.» Avant ce temps, le citoyen Legrand rapporte ceci: