Alchimiste, il ne se distingue point des milliers d’autres moines de ces siècles, aux cellules en officines, avec des fioles, des cornues, des livres de kabbale.
Mais le voici cordelier, moine mendiant, prédicateur nomade—militant. Bientôt populaire, étant demeuré très peuple. Et vite la croyance se répandit que le souffle saint l’animait. Ne prédisait-il pas le vent, l’orage, la grêle, le froid, la neige, le dégel, les inondations?
On cite des traits: «Un jour, placé sous le porche de l’église de Naucelles, car il faisait grand soleil, il demanda à des villageois, qui étaient venus l’entendre et se tenaient en cercle autour de lui, à qui appartenaient les gerbes étendues dans un vaste champ qu’il montra du doigt. Quelqu’un lui ayant dit le nom du tenancier: «Eh bien, reprit-il, je lui conseille de les lever cette nuit, s’il ne veut pas les voir détruites par la tempête de demain.» L’orage eut lieu, en effet, mais on avait écouté le cordelier, et la récolte se trouvait en sûreté.
Une autre fois, non loin de Saint-Simon, il s’informa quel était le propriétaire d’une prairie très étendue, mais un peu maigre, qu’il venait de traverser. «A moi, père, lui répondit un seigneur qui était présent. Je vous en complimente, ajouta le religieux, car si vous creusez à une profondeur de six pieds, juste sous ce chêne qu’on voit d’ici, vous y trouverez une source abondante qui doublera la quantité du foin et la valeur de votre domaine.» Et cela arriva comme il l’avait annoncé.
De là à le supposer en commerce avec les esprits, ce cordelier terrible, qui parfois terrassait son auditoire de révélations personnelles à chacun, on n’hésitait pas. Et comme il prêchait d’exemple en austérité et charité, sa renommée s’étendait jusqu’à se faire trop éclatante pour les princes de l’Église, lui dont la parole ne tonnait que contre la splendeur, l’opulence, toutes les richesses et les vices du clergé.
Une thèse là-dessus lui valut six mois de prison au couvent de Figeac; c’est là, dans les privations volontaires, qu’il affirmait avoir reçu le don de prophétie; sur l’ordre même d’un nonce du pape, qui le visita et le délivra, il rédigea un cahier de prédictions: De revelationibus. Il aurait prédit la bataille de Crécy, la prise de Calais, la Peste noire. D’où la foi du peuple en ses discours et l’émoi de la papauté. Clément VI le manda à Avignon. Il s’y rend, en revient triomphalement, après avoir dévoilé au saint pontife deux faits que celui-ci prétendait être seul à connaître. De retour à Aurillac, il se reprend à prêcher, à écrire, à prophétiser.
Sur les bords de la Jordanne.
Écoutez de quel ton il secoue son temps, regardez de quel geste il entr’ouvre l’avenir, de quelle façon il répond à ceux qui l’accusent de ne prédire que le présent et le très prochain: «Aulcuns me disent: Pourquoi vous limiter à un lustre ou à deux lustres, au lieu de vous être en allé par delà, pour nous faire cognoistre ce qui doibt advenir un long temps après que nous serons trespassez et roidis? Aulcuns m’accusent de peu de sapience pour ce que je ne m’enfonce pas trop avant dans les choses futures. Si je ne fais pas, gens malavisez qui me blamez, c’est à ceste fin de ne pas troubler la foiblesse de vostre entendement, car vous cuidez que ce qui est présentement, éternellement sera. Les moines se imaginent qu’ils prendront tousjours la dixme sur les vilains, gent taillable et corvéable ad misericordiam Domini. Les baillis et les viguiers croyent que ils tolliront tousjours la char et la pel aux paouvres plaideurs. Les bannerets et chastelains cuident avoir à tout jamais les droits d’ost, de ban, chamfarts main-morte, quint et requint, tods et censives, foraige, pulvéraige et autre, que ne saurois nombrer. Les gens d’armes, routiers, soudards et malandrins pensent que ils pourront tousjours vivre sur le commun en mangeant les bonnes oues du manant. Mais si, non content de me tenir clos et emprisonné dans l’age mille quatorzième, j’arrivois aux siècles plus loingtains, vous seriez tous esbahis et desconfitz. Vous verriez la fourme et substance de toutes choses muée de tout en tout; non point en ce que l’on n’aura plus ni jacquettes, ni hennins, ni sambucques pontificales; non point en ce que on ne mangera plus de paons farcis, de héroneaux à la saulce et de poires à l’hypocras; mais muée de telle sorte que rien n’en restera. Les belles abbayes qui nourrissent l’orgueil de tant de religieux seront destruites ou hantées par les vilains, et les beaux ordres de la chrétienté prendront fin misérablement. De mesme les seigneurs qui ont en nos jours la justice haulte et basse, les fourches et l’échelle, se estimeront trop fortunés se ils peuvent saulver leur col de la hart. Et pour quant aux maltotiers et maîtres d’hostelz, ils verront pareillement leurs privilèges deschoir avecque les droitz d’aubaine, de régale et d’hébergement. De mesme, les taillers de vestimentz, les vergetiers, les esperonniez, les futaillers, les étuvistes et autres gens de métier verront disparaître leurs jurandes et maîtrises, et il n’y aura plus de statuts pour aulcun. Que dirois-je du roi, notre sire? Sa couronne sera ébranlée et deffaicte, et un jour adviendra où sera réalisée ceste parole de l’Écripture: «Les premiers seront les derniers.»