Vue panoramique de la vallée de la Cère.
Paroles d’un voyant, qui ne pouvaient plaire en haut lieu!
Jean de Roquetaillade fut emprisonné en Avignon, où Froissart l’a vu: «Ains avoit un frère mineur plein de grand clergie et entendement, en la cité d’Avignon, qui se appeloit Jean de la Rochetaillade, lequel frère mineur le pape Innocent VI faisoit tenir en prison en chastel de Bagnolles pour les grandes merveilles que il disoit, qui devoient arriver mesmement et principalement sur les prélats et présidents de saincte église, pour les superfluités et le grand orgueil que ils démènent; et aussi sur le roïaume de France et sur les grands seigneurs de chrétienté, pour les oppressions qu’ils font sur le commun peuple. Et vouloit ledit frère Jean toutes ces paroles prouver par l’Apocalypse et par les anciens livres des saints prophètes, qui lui estoient ouverts par la grâce du Saint-Esprit, si que il disoit; desquelles moult en disoit qui estoient fortes à croire; si en voit-on bien a venir aucune dedans le temps qui il avoit annoncé. Et ne les disoit mie comme prophète, mais il les savoit par les anciennes Escritures et par la grâce du Saint-Esprit, qui lui avoit donné entendement de déclarer toutes ces anciennes troubles, prophéties et escritures pour annoncer à tous chrestiens l’année et le temps qu’elles doivent advenir...»
L’indomptable moine, de sa prison, écrivait à Innocent VI: «J’ai mon siècle à punir et l’humanité à venger, et, quoi qu’il advienne, je le ferai»; aux cardinaux, qui venaient l’entendre, il débitait tels apologues, dont voici le thème: «Il fut une fois un oiseau qui naquit et apparut au monde sans plumes. Les autres oiseaux, quand ils le surent, le coururent voir et lui trouvèrent un regard si suppliant qu’ils en furent touchés. Ils se conseillèrent donc entre eux et comprenant que sans plumes il ne pouvait voler, et que sans voler il ne pouvait vivre, tous décidèrent que chacun lui donnerait une part de son plumage. L’oiseau empenné vola tout de suite et devint robuste et fort. Mais voilà que bientôt il commença à s’enorgueillir et ne fit compte de ceux qui l’avaient aidé, à ce point qu’au contraire il les combattait et les pourchassait. Les oiseaux se réunirent en nouveau conseil pour savoir ce qu’il était bon de faire. Le paon opina le premier et dit: Il est trop grandement embelli de mon plumage; eh bien, je reprendrai mes plumes! Et mon Dieu, poursuivit le faucon, aussi ferai-je des miennes. Et les autres oiseaux en dirent autant, chacun redemandant ce qu’il avait donné. Quand il vit cela, l’oiseau s’humilia et reconnut que ce riche plumage ne venait point de lui, car il était entré au monde nu et pauvre. Adonc leur cria merci et dit qu’il s’amenderait. Ainsi, nobles éminences, ainsi vous en adviendra. Car l’oiseau orgueilleux, c’est le pape et sa cour. Si tous ne changez, l’empereur d’Allemagne, les rois chrétiens et les hauts princes qui vous ont octroyé les richesses dont vous faites abus un jour ou l’autre sauront bien vous les ôter.»
Tout de même, parfois, la captivité pesait au moine nomade: «Oui, je suis prisonnier, et je ne me plains pas, et pourtant en ce moment les lis fleurissent, l’alouette chante et la brise fait la folle dans les lauriers de vos jardins... Voyez ces nuages qui courent là-haut au-dessus de vos têtes... Savez-vous pourquoi ils sont si beaux? C’est parce qu’ils sont libres. Il y a certains instants où je surprends mon âme vouloir m’échapper pour les suivre, pécaïre! comme si elle se sentait des ailes.»
Après six ans de détention, il fut relégué au monastère de Villefranche, où il mourut deux ans après, au jour et à l’heure annoncés par lui...
Physionomie trouble, éclatante et fumeuse, étrangement mêlée d’humilité et de révolte,—de croyant incapable de se soustraire à la discipline, obéissant aux ordres du Saint-Siège, subissant les réclusions auxquelles il est condamné; cerveau de logicien et de visionnaire, sorte d’illuminé et d’anarchiste, glorieux, persécuté—et dont la mémoire est bien négligée...!
On conçoit que l’abbaye de Saint-Gérand, Aurillac et la chrétienté préfèrent honorer le souvenir de Gerbert, qui eût peut-être aussi mal fini que Jean de Roquetaillade... s’il n’était devenu Sylvestre II; et cela n’a point tout à fait protégé sa mémoire diabolique et sulfureuse...
Mais avant de suivre Gerbert aux bords du Tibre, prenons-le sur les rives de la Jordanne, à ce hameau de Belliac, où l’on continue de montrer une maison de Gerbert, du Pontife, alors que les auteurs mêmes qui assignent Belliac comme lieu de naissance à Gerbert disent qu’elle n’existe plus.
Mon érudit ami Louis Farges, au courant de toutes les controverses de la région, se refuse à admettre ces assertions sans preuves. M. Julien Havet, dans son édition des lettres de Gerbert, le fait naître «dans la France centrale», d’après les annalistes contemporains, qui ne disent rien de plus. Les documents invoqués, d’autre part, de cinq à six cents ans postérieurs, constatent qu’il se trouve à Belliac une maison de Gerbert... C’est peut-être osé, dans un pays où ils pullulent, les Gerbert, que d’y fixer tout de go la maison du pape. Quant à la tradition orale, elle n’est pas très ferme; elle a varié, indiquant Aurillac, les environs d’Aurillac, enfin Belliac: le doute est permis.