Aurillac.—Les bords de la Jordanne.
D’ailleurs, cela ne touche point à la légende, en somme. Il est indiscutable que l’abbaye d’Aurillac fut son berceau intellectuel, qu’il en gardait le plus filial souvenir. Là, il est né à la vie de l’esprit. Cela justifie assez la statue élevée dans Aurillac, car aucune ville de France n’a de pareils titres pour la posséder. Et Aurillac peut être fière.
De quelle hauteur se dresse, sur le morne Xe siècle, ce génie au savoir universel d’encyclopédiste, tel qu’on ne pouvait croire qu’il l’eût acquis sans l’aide du démon, une des plus lumineuses intelligences qui aient brillé sur l’obscur des âges, politique de ressources infinies, écrivain, orateur, théologien, musicien, mécanicien, inventeur, algébriste, astrologue,—chimiste,—et alchimiste,—homme d’action résolu, intrépide, ardent, infatigable, et rêveur grandiose, avec, dans le cœur, des inspirations profondes, comme dans l’esprit les plus hautes conceptions: imaginant la fête des Trépassés, la date nostalgique de la Toussaint, le culte des morts,—tandis que l’idée des croisades, du monde chrétien se ressaisissant à délivrer le Saint-Sépulcre, germait dans son cerveau.
Mais contentons-nous de redire la vie légendaire de Gerbert telle qu’elle bruit dans le sable d’or de la Jordanne, sans vouloir nous faire l’historien de cette gloire monumentale, à laquelle il faudrait un autre espace que cette page limitée... «Au pied d’un petit monticule était une petite maisonnette,» chante le poète Veyre, le jour de l’inauguration de la statue de Sylvestre, sur une place d’Aurillac, en 1851... «Là, dans la misère, un enfançon naquit; on dit qu’à sa naissance, en signe de puissance, trois fois le coq chanta—et Rome l’entendit... Ce drôle est Gerbert... Avec ses petits sabots, voyez-le qui s’avance, sa petite houlette à la main, son petit chapeau, de brebis et d’agneaux menant le petit troupeau... Il se réjouit... Quelle joie! Et quand, le soir venu, du bleu plafond du ciel, s’il n’avait pas plu, il s’amusait à compter les nombreuses étoiles, dont chacune pour lui était tant de chandelles, il invente un télescope à son œil ajusté, d’une baguette de sureau, dont le ventre est curé...»
Un jour, des moines de l’abbaye de Saint-Géraud, en promenade, sont émerveillés de la précocité du petit pâtre; ils en font leur élève,—et bientôt il ne lui reste plus rien à apprendre là: comme les enfants de Saint-Simon ou de Mandailles à qui fait défaut le pain matériel, il émigre, lui, par pénurie de l’autre pain nécessaire à son insatiable cerveau.
Il parcourt l’Espagne, par les chemins d’alors, dangereux et peu commodes! Pensez que dès le départ, il doit mettre pied à terre et s’ingénier avec son bouclier pour faire passer son cheval sur les planches disjointes d’un pont! il ne dut point parvenir chez les Maures d’un train facile...
Il revient, après quelques années, stupéfiant ses anciens maîtres par le trésor de connaissances dont il s’est orné: à Cordoue, il a appris la médecine; d’Espagne, il rapporte tout ce qui s’y épanouissait de philosophie ignorée des Franks; il s’est enrichi de mathématiques; aux Arabes, il emprunte ce que, dans leur civilisation avancée, ils possèdent de sciences exactes, et, en même temps, de sciences occultes. Tout de suite, une telle force de travail, de telles facultés d’assimilation sont suspectes: sans doute, le diable y est bien pour un peu; comment, sans lui, Gerbert eût-il inventé cette horloge à balancier et à sonnerie, ces orgues qui marchent par la puissance de l’eau bouillante... la vapeur! Cette musique, qu’il introduit, propage! Il ne s’en tient pas là, à l’introduire en France, à Rome,—lui, aussi, compose des harmonies. Cependant, il est célèbre. Les grands lui font fête, et tâchent à se l’attacher. Le voici précepteur du fils de l’empereur Othon. Mais enseigner ne suffit pas à son activité. Il veut savoir davantage encore. Il quitte la cour, pour devenir l’écolâtre de l’archevêque de Reims, où il étudie la logique. Contre un savant saxon, Otrick, qui met en doute la science de Gerbert, devant une assemblée de docteurs fameux, l’écolâtre de Reims triomphe de son adversaire, et sort de cet assaut avec une réputation encore accrue: désormais, c’est le champion du monde! Il est le phare lumineux de la pensée, clair et splendide, parmi les ténèbres gémissantes de cette fin de siècle débile. Il ne cessait de travailler, de vouloir, de combiner, de gravir les degrés de sa haute ambition, successivement abbé de Robbio en Italie, archevêque de Reims, archevêque de Ravennes, et, malgré des revers et des défaites, et la perte de son bienfaiteur, Othon, enfin, pape, après Grégoire IV, de 999 à 1003.
Il est peu d’hommes dont l’énergie intellectuelle ait rayonné sur un siècle aussi largement.
Politiquement, il fut, comme on s’exprimerait aujourd’hui, un passionné nationaliste: Hugues Capet lui dut la plus grande part de son élévation au trône. Gerbert fut un de ses plus zélés partisans,—quoiqu’il semble avoir auparavant rêvé d’une reconstitution de l’empire de Charlemagne par les Othons.