Pour moi, je ne puis songer à Aurillac sans émotion.
Là, jadis, je vis M. Rames... qui n’était pour le commun des goudots que le pharmacien de la rue du Rieu, un marchand de drogues; qui était, pour les savants, un savant, centuplé de quel poète...
Les voisins et les passants qui, entre deux clients, le voyaient à son petit comptoir, penché sur quelques cailloux, ne se doutaient certes pas des étincelles, de la flamme, de la féerie que le bonhomme pouvait faire jaillir de l’inerte pierre; sans quoi, comme Gerbert et la Roquetaillade, en plein XIXe siècle, ils l’eussent accusé encore de sorcellerie.
Sur ces cailloux, comme les sorciers sur leurs balais volent au sabbat, il vous emportait, lui, au chaos de la création!
Devant de tels cailloux rangés, numérotés, étiquetés, dans les collections, combien de fois j’étais passé sans attention...
Mais, parmi ces archives de la matière, il en allait tout autrement avec M. Rames...
De ces fossiles, à sa parole, la vie jaillissait... Et bien sûr, le doyen de Saint-Géraud, sous les regards de qui Gerbert changeait en nappes d’or le cours de la Jordanne, n’assistait pas à un miracle comparable à l’éruption des volcans, éclatant de ces débris, à la voix et au geste de M. Rames! A travers tout cela,—les épisodes de feu, les ères de repos,—un quartier de mâchoire, une dent lui suffisaient, pour faire courir, aux bords des fleuves, les mastodontes et l’hipparion...
Éperdu, fasciné, l’on n’avait plus qu’à s’abandonner à l’étrange cyclope, dont l’œil unique, l’autre mort, allumé sous de larges lunettes, brillait fantastiquement, dont le marteau de chasseur de pierres abattait devant vous toutes les murailles du temps et de l’espace, pour vous faire pénétrer dans les cratères en travail ou promener sur les glaciers...
M. Rames est mort...
Quand je suis devant sa boutique, je m’interroge toujours, si j’ai rêvé...