Cependant, l’Auvergne fournit des troubadours; mais ils usèrent de la plus savoureuse langue d’oc, et le Midi les revendique: notre Pierre Rogiers, aux amours contrariées; Gaucelin Faydit, le fameux moine de Montaudon, licencieux et dissolu, qui «laissait Dieu pour le lard, la chair», sans peur du scandale; le dauphin d’Auvergne, avec toute une cour, aiguisant la satire contre son adversaire, l’évêque de Clermont,—recueillant, nourrissant, habillant, faisant agréer à sa sœur, comme poète servant, le famélique Peyre d’Alvernhe, gracieux et héroïque, qui, entre de tendres cansos à sa dame, compose de belliqueux sirventes; et les poétesses dona Castellosa et Claire d’Anduze, celle qui déplorait «de ne pouvoir ôter son corps» pour le donner à l’amant qui avait son cœur.
Combraille.—L’église d’Évaux.
Il faut donc toucher à nos jours pour compter un poète, un vrai poète patois, qui se soit servi du langage populaire (rustique, à ce point, on l’a remarqué, que les mots peintre, musicien, poète n’y existent pas); patois vivant, et pourtant à peu près inédit, de sorte que, pour l’écrire, il a fallu, tant bien que mal, lui bâcler une orthographe, d’abord: sous la poussée du mouvement félibréen, une école auvergnate s’est groupée autour du capiscol Arsène Vermenouze; désormais nous possédons un livre, un beau livre durable, en patois: Flour de Brousso.
«Arsène Vermenouze est, comme le dépeint M. Lintilhac, un quadragénaire sec, osseux, nerveux, basané, aux tempes et à la crête, comme on dit là-bas, déjà poudrées à frimas, avec, dans ses petits yeux, une flamme fixe, et, dominant noblement le tout, un grand diable de nez à l’hidalgo, flaireur et inquiétant. Il est de la race hardie de ces émigrants auvergnats du pays de Crandelle qui, depuis au moins cinq siècles bien vérifiés, par les nuits d’été, poussant devant eux mulets et bardeaux d’Auvergne, dévalaient des monts du Cantal vers ceux des Pyrénées, s’orientant sur les étoiles laiteuses du chemin de Saint-Jacques, que les conteurs espagnols appelaient naguère le chemin des Français. Lui aussi, il a suivi le chemin des Français, vers le pays des pistoles, dans sa prime jeunesse, comme les camarades, et, revenu à temps, comme la plupart d’entre eux, avec le gousset suffisamment garni de pesetas, il a pris pignon et magasin sur rue, juste en face de la maison où vint s’exiler et gémir ce Maynard qui était, au dire de Malherbe, «l’homme de France qui faisait le mieux les vers». Le hasard est galant homme.»
Près du Mont-Dore.—Rochefort.
Vermenouze est négociant à Aurillac: «Il fait les liquides.»
Après ces années en Espagne, il est revenu s’établir ici, distillateur, dans la paisible rue d’Aurinques, aux portails de pierre sculptée, au silence de cloître, que troublent seuls ses commis, en tapant sur les tonneaux, ou quelque marbrier voisin, taillant la pierre d’une tombe. Il semble tout à ses affaires, des semaines, des mois, lorsque, une vesprée d’automne, le nomade qui est en lui se réveille. Il décroche l’un de ses fusils, siffle l’un de ses bleus (le braque d’Auvergne), laisse la boutique à ses associés, disparaît, s’enfonce dans les bruyères vierges, vers les mamelons incultes de Saint-Saury-la-Bastide, de Saint-Hilaire-les-Bessonies, et, quelques jours après, revient, des plumes de milan à sa casquette, qu’il remplace par une calotte de chambre très bourgeoise; et, tandis que la vieille servante sourde vide les carnassières lourdes de perdreaux (car notre chasseur réussit les doublés très bien), il s’installe devant du papier, écrit les vers qu’il rapporte de mémoire, et se remet à son commerce...