«Je ne porte pas toujours, quand je reviens de chasser,—lièvre, perdreau ou bécasse;—mais si je ne trouve rien autre sur les cimes et dans les pentes,—j’y cueille au moins force vers,—à pleines mains et par douzaines,—des vers de bruyère, qui sentent le sauvagin,—(et cela n’empêche pas de tuer la bécassine).—Et de cette façon, le soir, quand je m’en retourne, moulu,—si je n’ai pas le carnier plein, j’ai le cerveau garni.—Tant que mon chien le long d’un petit chaume, d’un champ de genêts,—flaire les ronciers, et s’approche ou s’écarte,—moi, qui d’ailleurs jamais ne le perds de l’œil,—je travaille en même temps des pieds et du cerveau.—J’étudie là les rochers caverneux d’après nature;—j’écoute la chanson des geais, des petites alouettes à huppe,—et le grand livre du bon Dieu,—qui a pour pages les bois, les prés, les ruisseaux, le ciel,—s’ouvre tout entier devant moi.
«—C’est surtout au mois de mars que je me remue,—et que je rabote des vers, que j’en dégrossis et que j’en scie!—Alors, le gibier, qui sent fondre la neige,—le pluvier doré, le vanneau,—et le roi des longs-becs, la jolie bécasse,—tout cela vient, tout cela passe.—Aujourd’hui, tenez, je me trouve au milieu de Pont-Bernard:—le gibier y est clairsemé,—mais ça ne fait rien, j’ai étrenné déjà,—et je vais vous raconter ma journée,—qui est encore loin d’être finie.
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«—Pont-Bernard, je ne sais pas pourquoi il s’appelle ainsi:—c’est la lande la plus fameuse de Saint-Paul;—elle n’est pas bien large, mais elle est longue,—et c’était, dans le temps, tellement plein de boue, tellement marécageux, tellement si mou,—que vous y seriez bien entré jusqu’au cou.—Aujourd’hui pour aujourd’hui, elle n’est plus ce qu’elle était,—mais j’ai toujours cru, et même je le crois encore,—que le premier Bernard qui y passa,—et de son nom la baptisa,—cela ne pouvait être guère qu’un chétif bernard-pêcheur.
Près d’Ambert.—La Forie.
«—Mais chut, chut! mon chien, Tom, qui cheminait au trot,—vient de s’immobiliser comme un roc, comme une souche, comme une barre.—Je m’en approche: Beau! Tom. J’entends: tchiarro, tchiarro!—et je vois un oiseau gris, qui file tant qu’il peut.—Je le fais rouler à terre du premier coup.—C’est une bécassine, et même grosse et replète,—presque autant qu’une lombarde.—Je la fourre au fond du carnier,—avec une autre couple que j’ai déjà mise en ordre,—et j’ouvre mon fusil vitement, et puis je le charge,—car Tom allonge à nouveau le «manche»—et s’arrête dans une flaque, au bord du ruisseau:—Ah! pauvre homme! quelle émotion!—J’ai passé devant Tom et je fais: Brou! rien ne se lève: Beau! Tom, dis-je de nouveau, tu arrêtes quelque fantôme?—Mais Tom demeure là, plus roide que jamais.—Je crie: Brou! tant que je peux; alors cependant—un petit oisillon me part à me toucher les pieds; je me retourne,—car il m’est parti derrière, et vitement je le tire,—mais rien ne tombe, l’oiseau qui semble un papillon,—et qui n’est pas plus gros qu’un poussin, quand il sort de l’œuf,—est tellement léger que le vent l’emporte,—comme de l’herbe sèche ou quelque feuille morte,—et il s’en va, il s’en va, le sourdou,—un oiseau gras comme un lardon,—le meilleur, le plus fin! Je jure que tout en fume,—car j’ai la mauvaise habitude,—quand je manque ainsi quelque pièce,—de jurer comme un charretier.
A Fournols, dans le Livradois.
«Heureusement, dans le ruisseau, d’une cavité de la berge,—un beau girle effrayé se lève et fait: Couan, couan!—Moi, plus abonheuré, je le tue d’un seul coup: pan!—Il tombe à mes pieds comme un copeau.—Allons! ça ne marche pas trop mal;—nous pourrons quiller la tête, si nous passons par Saint-Paul.