A son compte, Froissart met les déprédations de la garnison anglaise d’Alleuze qui, durant sept ans, ravagea de Nevers à Montpellier.
Il est à Châteauneuf de Saint-Nectaire, il est dans l’arrondissement de Mauriac. On ne compte plus les forteresses sous ses ordres. Il les évacue, pour entrer à la solde du comte d’Armagnac, se dirige sur l’Espagne, ne tarde pas à se repentir...
Vue générale de la Planèze.
Écoutez les plaintes que Froissart lui met à la bouche, au sujet d’Alleuze, bien pathétiques, encore que ce soit par erreur: «Trop étoit Aimerigot Marcel courroucé, et bien le montra, de ce que le fort d’Aloyse-de-lez-Saint-Flour avoit rendu ni vendu pour argent et s’en véoit trop abaissé de seigneurie et moins craint; car le temps qu’il l’avoit tenu à l’encontre de toute la puissance du pays, il étoit douté plus que nul autre, et honoré des compagnons et gens d’armes de son côté, et tenoit et avoit tenu toujours au châtel d’Aloyse grand état, bel, bon et bien pourvu; car ses pactis lui valoient plus de vingt mille florins par an. Si étoit tout triste et pensif quand il regardoit en soi comme il se déduiroit, car son trésor, il ne vouloit point diminuer; et si avoit appris tous les jours nouveaux pillages et nouvelles roberies dont il avoit aux parties fait la plus grand’partie du butin, et il véoit à présent que ce profit lui étoit clos. Si disoit et imaginoit ainsi en soi, que trop tôt il s’étoit repenti de faire bien, et que de piller et rober en la manière que devant il faisoit et avoit fait, tout considéré, c’étoit bonne vie. A la fois il s’en devisoit aux compagnons qui lui avoient aidé à mener celle ruse, et disoit:—Il n’est temps, ébattement ni gloire en ce monde que de gens d’armes, de guerroyer par la manière que nous avons fait! Comment étions-nous réjouis, quand nous chevauchions à l’aventure et nous pouvions trouver sur les champs un riche abbé, un riche prieur, marchand, ou une route de mulles de Montpellier, de Narbonne, de Limoux, de Fougans, de Béziers, de Toulouse et de Carcassonne, chargés de drap de Bruxelles ou de Moûtiers-Villiers, ou de pelleterie venant de la foire au Lendit, ou d’épiceries venant de Bruges, ou de draps de soie de Damas ou d’Alexandrie? Tout étoit nôtre ou rançonné, à notre volonté. Tous les jours, nous avions novel argent. Les vilains d’Auvergne et de Limousin nous pourvéoient, et nous amenoient en notre châtel les blés, la farine, le pain tout cuit, l’avoine pour les chevaux et la litière, les bons vins, les bœufs, les brebis et les moutons tous gras, la poulaille et la volaille. Nous étions gouvernés et étoffés comme rois; et quand nous chevauchions tout le pays trembloit devant nous. Tout étoit nôtre allant et retournant. Comment prîmes-nous Carlac, moi et le bourg de Companel? Et Caluset, moi et Perrot le Bernois? Comment échelâmes-nous, vous et moi, sans autre aide, le fort châtel de Merquer, qui est du comte Dauphin! je ne le tins que cinq jours, et si en reçus, sur une table, cinq mille francs. Et encore quittai-je mille pour l’amour des enfants du comte Dauphin! Par ma foi, cette vie étoit bonne et belle, et me tiens pour trop déçu de ce que j’ai rendu ni vendu Aloïse, car il faisoit à tenir contre tout le monde; et si étoit au jour que je le rendis, pourvu pour vivre et tenir, sans être rafraîchi d’autres pourvéances, sept ans. Je me tiens de ce comte d’Armagnac trop vilainement déçu. Olim Barbe et Perrot le Bernois le me disoient bien que je m’en repentirois. Certes, de ce que j’ai fait, je me repens trop grandement.»
Alleuze.—La vieille église sous la neige.
Alleuze.—Les ruines du château.
Si Aimerigot ne prononça pas ce beau discours sur Alleuze qu’il ne posséda point, toujours est-il qu’il était urgent de se loger «pour se recueillir», comme il dit à sa troupe. Ayant échoué devant Nonette, il se rabat sur la Roche-de-Vendais. Le recueillement fut bref. Le château fortifié pour tenir contre les assauts, «les aventureux» sont renforcés de tous les pillards de la région, et l’on recommence «à courir sur ce pays, et à prendre prisonniers, et à rançonner, et à pourvoir le fort de chairs, de farine, de cires, de vins, de sel, de fer, d’acier, et de toutes choses qui leur pouvoient servir...» Voisins inquiétants pour la Tour, Merquer, Oudable, Chillac, Blère, et qui «se faisaient renommer et connoître en moult de lieux». Aussi, résolut-on de réduire Aimerigot. Le vicomte de Meaux et ses gens, envoyé du roi, des chevaliers et écuyers d’Auvergne, quatre cents lances et des arbalétriers genevois, assiégent la Roche-de-Vendais, et s’en emparent. Mais Aimerigot, s’étant évadé, mettait sa femme en sûreté et cachait ses trésors dans le lit de la Sumène. La fortune tournait. Aimerigot convoite Carlat, le château de Merle qu’il «échelle» sans succès. Il se souvient d’un cousin, Jean de Tournemire, va l’implorer. Celui-ci le livre à Charles VI pour de l’argent et une charge d’écuyer d’écurie. C’est bien fini. Aimerigot est conduit à la Bastille... «Ainsi paye fortune les gens, conclut Froissart. Quand elle les a élevés et mis tout haut sur la roue, elle les renverse tout bas jus en la boue... On lui trancha la tête, et puis fut écartelé, et chacun des quartiers mis et levé sur une estache aux quatre souveraines portes de Paris... A celle fin Aimerigot Marcel vint. De lui, de sa femme et de son avoir, je ne sais plus avant.»