Gorges de la Truyère.—Le pont de Tréboul.
Par les rues et les places, où des saints sont nichés aux encoignures, on ne rencontre que femmes allant préparer leurs repas; leurs pots de soupe, plongés dans l’eau minérale, y cuisent comme au bain-marie; cette eau est employée pour tous les usages, pour dégraisser les laines, plumer les volailles, épiler les cochons, cuire les œufs, faire le pain; les tripes à la mode de Caen, et le gras-double lyonnaise sont des mets grossiers comparés aux tripoux de Chaudesaigues, paquets de tripes et de pieds de moutons, qui blanchissent comme neige et deviennent un régal fort délicat.
Les maisons sont chauffées par cette eau, qui se distribue dans des branchements de bois, des canaux de maçonnerie, avec écluses; elle circule dans les logements, traverse un bassin, s’échappe et va se perdre à la rivière; l’écluse permet de refuser l’eau, quand on n’en a pas besoin. La laine, travaillée ici, était fort recherchée jadis, aussi tout le monde tricotait, les femmes, les enfants et les vieillards. Naturellement, ces eaux furent connues des Romains, des fouilles l’attestent. Et Chaudesaigues fut embelli des châteaux de Montvallat, de Couffour, de Fornels, dont le ruisseau nourrirait des moules ayant des perles.
Mais qu’est-ce que cela, et le pont de Lanneau et le moulin du Tour, et la cascade du Gurguttut, et la brèche de la Porte d’Enfer, auprès des luxueux projets d’avenir où se passionne le canton!
Toute cette chaleur, toute cette force perdues, la source du Par et les autres étant fort abondantes, on voudrait en tirer profit. Il y a quelques années, un plan m’avait séduit, des serres naturelles, à toutes les températures, où tout pousserait, qui donneraient à ce pays pelé toutes les plantes, toutes les couleurs, toutes les odeurs, jusqu’aux flores extravagantes des tropiques. Voyez-vous les petites maisons à passerelles des bords du Remontalou, enguirlandées de ces végétations exorbitantes, de toutes les palmes exotiques. Voyez-vous Chaudesaigues dans les orangers, les orchidées, les grenadiers, les cactus...
Mais cela est sous terre encore, et, avec le genêt et la bruyère des rocs, ici on ne connaît toujours, jusqu’à présent, que les fucus qui foisonnent dans les vapeurs mêmes de l’eau qui s’échappe.
Mais cela ne causerait à personne, ces jardins et ces parcs rêvés dans cette sombre corbeille de montagnes, plus d’étonnement que l’on n’en éprouve en remontant vers Saint-Flour, à découvrir le viaduc de Garabit, du fond de la vallée, des ravins de la Truyère, paysages où l’homme ne s’est guère manifesté, paysages les mêmes qu’il y a des siècles, paysages de pierre et d’eau, où rien d’aujourd’hui, sous cette canicule, ne marquait que nous fussions en Auvergne, en ce siècle-ci plutôt qu’il y a six mille ans! Aperçue de l’abîme, cette voie ferrée jetée d’une crête à l’autre de la vallée, comme accrochée aux nuages, qui franchit à cent vingt-deux mètres au-dessus de la rivière, une distance de cinq cent soixante-quatre mètres, sur un arc de fer de cent soixante-cinq mètres d’ouverture, n’est guère plus large que le fil des danseurs de corde,—et c’est sur ce câble qu’on voit courir un train à travers l’espace...
Ne rentrons point à Saint-Flour, sans une pointe vers la Margeride, ses forêts sévères de hêtre et de sapin, vers la Lozère, refuge des bêtes fabuleuses, dont quelques-unes ne furent que trop réelles, d’ailleurs, entre autres la bête dite du Gévaudan, qui dévora soixante-six personnes, en blessa soixante-onze, vers 1760-1765. Les pâtres ne se louaient plus; personne n’osait plus s’aventurer aux champs; l’imagination surexcitée du peuple ne voyait plus que cette bête féroce; les uns la dépeignaient de la taille d’un taureau d’un an avec des pattes aussi fortes que celles d’un ours, et six griffes énormes de la longueur d’un doigt, le poitrail aussi fort que celui d’un cheval, le corps aussi long que celui d’un léopard, la queue grosse comme le bras, et au moins de quatre pieds de long, les yeux de la grosseur de ceux d’un veau et étincelants.
Elle s’était signalée en dévorant à de brefs intervalles des vieilles femmes et des pastoures, leur tranchant la tête de ses dents, aussi aisément que d’un rasoir, courant du Gévaudan sur l’Auvergne, suivant qu’elle était traquée d’ici ou de là; c’est la commune de Lorcières qu’elle désolait de ses incursions; cela avait pris le caractère d’une calamité publique. Ici, une femme, le long du béal de son moulin; là, une vieille qui gardait des bestiaux; un mari et sa femme qui moissonnent; une jeune fille ramassant des lentilles; une autre qui file avec ses compagnes, sont attaqués, blessés, dévorés.