Murat.—Vue prise du rocher de Bonnevie.
On se fatiguerait peut-être de séjourner à Murat: on ne se lasserait pas d’y arriver. Le rocher de Bonnevie, en piédestal de cent quarante mètres à la statue de la Vierge, avec ses prismes basaltiques, domine la gare, la vallée, qui porte sur la pente adverse l’église romane de Bredons,—un chef-d’œuvre d’art et de nature, d’un art bien humble,—qui ne saurait être citée à côté des basiliques dont se glorifie l’école auvergnate, mais peut-être la plus auvergnate de toutes, plus qu’auvergnate, cantalienne; de dessin modeste, de lignes simples, tout en harmonie avec les monts, la terre, le ciel, tenant de la ferme, de la grange et du buron, touchante comme une habitation de pâtres et de vachers, et pourtant une église, un monument, un édifice, une demeure pour Dieu; à l’aspect de Bredons, on ne peut penser que cela pourrait être autrement: cela est à l’endroit qu’il faut, des dimensions, de la longueur, de la largeur, de la hauteur, de l’épaisseur qu’il faut; il semble que l’église de Bredons ne pourrait pas ne pas être là, qu’elle a dû y être toujours, y avoir poussé plutôt qu’y avoir été bâtie, si bien adaptée, mêlée au terrain et à la lumière d’ici, qu’il ne sera plus possible à ceux qui la connaîtront de la situer ailleurs, qu’elle ne pourra s’isoler aux regards du souvenir, de la butte où elle fut aperçue couleur du temps et du pays, couleur des moutons qui paissent autour, du berger qui les garde, couleur de montagne et d’Auvergne,—couleur de Murat dont la ville vieille s’étage en face. Heureuse petite ville, à l’abri des orages, dit-on, avec, pour paratonnerre, ce faisceau gigantesque des aiguilles basaltiques de Bonnevie! Murat, des maisons renfrognées, comme des petites vieilles qui, sous quelques modes d’aujourd’hui, ont conservé des choses d’autrefois; c’est, pour ces anciennes de pierre, leurs fenêtres surbaissées à meneaux, quelque rinceau de feuillage, une date sculptée au-dessus de la porte, des boutiques de couteliers, ou de sabotiers en retrait sous des bouts de galeries. Murat, d’une saleté proverbiale, jadis, s’est assainie en détruisant le quartier des boucheries: une placette aux maisons flanquées de tours, percées d’étroites et rébarbatives ouvertures solidement grillagées de fer, les étals extérieurs, les lambeaux de viande aux crocs des murs, les marchands et marchandes souillés de sang, des flaques figées sur le pavé, un ruisseau rouge longeant les façades, l’odeur écœurante et fade, des vols pressés de grosses mouches, par un fort soleil d’été...
A Murat.
Là, on était boucher de père en fils. Il faut espérer que les fils ont perdu les traditions des pères, accusés partout de trafiquer des chèvres malades, des vaches gâtées. Pour toute la contrée, lou Muratel, l’homme de Murat, était le marchand de «carne». Des couplets patois font allusion à cela:
A Murat quan bous coubidou,
Bous metten sur un platou
Un paü de cabra pouirida,
Disen qua quo de boun moutou.