Avec ce renom de la race qu’elle élève, on pouvait imaginer quelque ville cossue et grasse, et débonnaire. C’est une cité de guerre qui se profile, dévisageant, de ses mille mètres d’altitude, les grands de la montagne, le puy Chavaroche, le puy Violent, vers le puy Mary,—une des cités féodales auvergnates les plus complètes, les mieux conservées... Plusieurs enceintes de murailles, une porte dans les flancs de laquelle pouvait tenir une garnison, et des petites rues, bordées de vieilles maisons aux ouvertures cintrées, grillagées de fer, aux tourelles en encorbellement; tout cela d’il y a des siècles, sans que rien d’aujourd’hui choque l’imagination, emportée dans le passé, qui devient contemporaine de ces pierres suggestives; puis une petite place avec les plus remarquables de ces maisons forteresses du XVe siècle, aux façades hostiles, à étroites ouvertures, barrées, hérissées de fer, flanquées de leurs tourelles; partout des enfoncements, des voûtes, et tout cela terrible, menaçant, aux ténèbres tombées où rougeoient seuls quelques lumignons, dans le silence où l’on s’attend à entendre tout à l’heure l’éclat des trompettes, le tumulte des chevaux et des hommes d’armes.
Le cirque du Falgoux.
Il y a retenti jadis; et si Salers s’est vêtu d’une telle armure de pierre, inutile à l’élève des bœufs et à la fabrication de la fourme, c’est bien sans doute qu’une seule ceinture de gazon ne l’eût pas suffisamment protégée, il y a quelques siècles; elle aussi, fut prise et pillée par les calvinistes, encore qu’elle s’intitulât «ville pucelle».
Vallée de Fontanges.
A Salers était né Pierre Lizet, premier président du Parlement de Paris, implacable aux huguenots,—qui s’en apercevaient à ses arrêts! Au demeurant, intègre, charitable, se dépouillant; à la fin de sa vie, «il ne possédait pas plus de terre qu’il n’en avait sous la plante de ses pieds».
De la terrasse de Salers, quelle nostalgie de cette route par où l’on est venu, trop vite, découvrant ou devinant les vallées, les villages, au-dessus desquels on a voyagé, où il aurait fallu s’arrêter, ou bien où il faudrait aller, le Vaulmier, avec ses torrents se jetant dans le Mars, Fontanges-sur-l’Aspre, la Bastide, les ruisseaux de Chavaspres et de Chavaroche, et tant de pissorels, de cascades de la forêt du Falgoux, des Bois-Noirs,—ravagés de la foudre,—où tous les vétérans sont décapités à une certaine hauteur,—ce qui les a arrêtés, seulement, semble-t-il, de croître sans fin...
Une fête célèbre, à Salers, était autrefois celle de la Nativité de la Vierge: «Ce jour-là, il y avait dans la ville un roi et une reine, dont la fonction était de présider à la fête, d’occuper à l’église la place d’honneur et de marcher les premiers à la procession. Cette royauté n’était point élective, elle se vendait à l’enchère au profit de l’église, et la vanité de l’obtenir était telle qu’on a vu des bourgeois extravagants vendre pour cela jusqu’à leur héritage. C’était ensuite à qui ferait les plus folles dépenses pour signaler sa royauté: un de ces rois d’un jour s’étant avisé de faire couler du vin par les fontaines publiques, cette magnificence si propre à réussir dans un pays où boire avec excès est un plaisir populaire, fut tellement applaudie qu’elle passa en usage. Dès lors, pour honorer la Vierge, on enivra gratis tous ceux qui se présentaient; mais les Auvergnats ivres sont naturellement querelleurs; ils s’assommaient à coups de bâton et il n’y avait pas de bonne fête où l’on ne comptât quelques morts et une quinzaine de blessés. L’autorité s’en mêla. Elle crut arrêter ces batailles en supprimant ces fontaines de vin. Les paysans allèrent au cabaret et se battirent comme auparavant: on fit en partie fermer les cabarets, et on mit à l’amende ceux chez lesquels il naîtrait quelques rixes; mais depuis lors, l’éclat de la fête s’évanouit, et le nombre des pèlerins dévots diminua sensiblement.»
Après Salers, vers Anglards, c’est l’Artense, «section de la haute Auvergne, comprise entre le bassin de la Rue au midi, le pic du Sancy au nord, la chaîne du Cézallier à l’orient, et la Dordogne à l’ouest; plateau nu et froid, aux limites vagues, aux découpures profondes, mais sans profil sur l’horizon et par conséquent imperceptibles à quelque distance de leurs berges».