Bort... aux limites de la Corrèze, du Puy-de-Dôme, du Cantal, sur la Dordogne, Bort aux orgues auprès desquelles toutes les autres ne sont que des petites flûtes, des sifflets d’enfant: un jeu de tuyaux de près de cent mètres de hauteur, avec cinq mètres de diamètre; au bas, Marmontel vint au monde; sa statue orne une place de la ville; elle lui était bien due; Marmontel a joliment décrit sa ville natale: «Bort est effrayant au premier aspect pour le voyageur qui, de loin, du haut de la montagne, le voit au fond d’un précipice, menacé d’être submergé par les torrents que forment les orages, ou écrasé par une chaîne de rochers volcaniques, les uns plantés comme des tours sur la hauteur qui domine la ville, et les autres déjà pendants et à demi déracinés; mais Bort devient un séjour riant lorsque l’œil rassuré se promène dans le vallon. Au-dessus de la ville, une île verdoyante, que la rivière embrasse et qu’animent le mouvement et le bruit d’un moulin, est un bocage peuplé d’oiseaux; sur les deux bords de la rivière, des vergers, des prairies et des champs cultivés par un peuple laborieux forment des tableaux variés. Au-dessous de la ville, le vallon se déploie d’un côté en un vaste pré que des sources d’eau vive arrosent, de l’autre en des champs couronnés par une enceinte de collines dont la douce pente contraste avec les roches opposées. Plus loin, cette enceinte est rompue par un torrent qui, des montagnes, roule et bondit à travers des forêts, des rochers et des précipices, et vient tomber dans la Dordogne par une des plus belles cataractes de l’Europe (le saut de la Saule, de la Rhue). C’est près de là qu’est située cette petite métairie de Saint-Thomas où je lisais Virgile à l’ombre des arbres fleuris qui entouraient nos ruches d’abeilles; c’est de l’autre côté de la ville, au-dessus du moulin et sur la pente de la côte, qu’est cet enclos où les beaux jours de fête mon père me menait cueillir des raisins de la vigne que lui-même il avait plantée, ou des cerises, des prunes et des pommes des arbres qu’il avait greffés... Notre petit jardin produisait presque assez de légumes pour les besoins de la maison; l’enclos nous donnait des fruits, et nos coings, nos pommes, nos poires, confits au miel de nos abeilles, étaient, durant l’hiver, pour les enfants et pour les bonnes vieilles, les déjeuners les plus exquis. Le troupeau de la bergerie de Saint-Thomas habillait de sa laine tantôt les femmes et tantôt les enfants, nos tantes la filaient; elles filaient aussi le chanvre du champ, qui nous donnait du linge; et les soirées où, à la lueur d’une lampe qu’alimentait l’huile de nos noyers, la jeunesse du voisinage venait teiller avec nous le beau chanvre, formaient un tableau ravissant. La récolte des grains de la petite métairie assurait notre subsistance; la cire et le miel de nos abeilles, que l’une de nos tantes cultivait avec soin, étaient un revenu qui coûtait peu de frais; l’huile, exprimée de nos noix encore fraîches, avait une saveur, une odeur que nous préférions au goût et au parfum de celle de l’olivier. Nos galettes de sarrasin, humectées, toutes brûlantes, de ce beau beurre du Mont-Dore, étaient pour nous le plus friand régal. Je ne sais pas quel mets nous eût semblé meilleur que nos raves et nos châtaignes, et en hiver, lorsque ces belles raves grillaient, le soir, à l’entour du foyer, ou que nous entendions bouillonner l’eau du vase où cuisaient les châtaignes si savoureuses et si douces, le cœur nous palpitait de joie. Je me souviens aussi du parfum qu’exhalait un beau coing rôti sous la cendre et du plaisir qu’avait notre grand’mère à le partager entre nous. La plus sobre des femmes nous rendait tous gourmands.»
Ydes.
De Bort, bien des trajets sont attrayants: vers Saignes et Ydes, sur la Sumène, qui fut le siège d’une commanderie, et où l’on déterre des tumulus, des poteries et des médailles; une église du xiie siècle est charmante, avec son zodiaque et ses bas-reliefs du portail et du porche, et ses modillons des corniches; enfin, Ydes possède des sources minérales vantées, dont l’exploitation s’étend un peu plus chaque année; vers La Tour-d’Auvergne, qui appartint aux ancêtres de Turenne, où se tient une foire aux cheveux; là, pour quelques francs ou pour une futilité, un foulard bizarre, quelques mètres de méchante étoffe, les femmes livrent leur chevelure aux ciseaux du goujat...
De Bort, vers La Tour, par La Nobre, un territoire de petits lacs louches, de ravins cauteleux, un territoire refrogné de pacages hérissés d’aiguilles et de blocs volcaniques, de bois sinistres, des étendues oppressées, même en la bonne saison, de l’horreur et du froid des tempêtes d’hiver, des ouragans de neige...
La Tour-d’Auvergne.
De l’autre côté de Bort, vers Mauriac, Champagnac, Bassignac, Jaleyrac, le bassin houiller...
C’était en décembre, le dernier jour de l’année, au lendemain d’une grève; quelque chose de mauvais et de blessé traînait dans l’air, angoisse de la lutte, amertume de la défaite, honte de la misère battue une fois encore; dans le village, délayé en noir par les pluies, un silence, une prostration farouches; hommes, femmes, enfants passaient, spectres lugubres, l’attitude lasse et dure...
Une année qui se fermait, une autre qui s’ouvrait—pareille.