La cabrette! C’est le rêve du pâtre qui trompe les longues heures de solitude et de silence en taillant des sifflets et des flûtes dans l’écorce des arbustes, de s’acheter un jour la cabrette recouverte de velours rouge. La cabrette, elle constitue presque le foyer auvergnat, comme les lares, les pénates des anciens. Dans son outre de peau, dorment les vieux airs du pays, une voix mystérieuse et lointaine, l’âme de la montagne. Est-ce que, comme au culte des divinités domestiques des païens on offrait des gâteaux, du miel, du lait, il ne faut pas des libations aussi, à la cabrette, du vin qu’on verse en sa panse ronde pour l’empêcher de se dessécher, la maintenir souple et tendre, du vin, sans quoi elle se fâcherait, la gorge rauque et muette! La cabrette, confidente de ses aspirations, de ses imaginations confuses, le pâtre, le bouvier l’emporte, lorsque l’idée lui vient, à lui aussi, comme à tant de ses aînés, d’aller chercher fortune à travers le monde. Il n’a garde d’oublier de la mettre dans sa malle au couvercle velu, lorsqu’il dévale du buron vers les villes. Et au milieu des plus acharnés labeurs, malgré la hâte et l’âpreté d’entasser les écus dont la musique aussi est si douce à son oreille, il ne se passera pas de gonfler la cabrette et de lui faire redire sa chanson chevrotante...
La bourrée est une danse et un chant: elle se danse sur des paroles, à la muette aussi, sur un air seulement. Ce sont des airs de bourrée que joue la cabrette, et souvent le cabrettaïre chante les paroles en même temps. Cela n’a le plus ordinairement qu’un couplet, que le chanteur répète, s’ingéniant à trouver des variantes finales, de sorte que ces couplets ne sont pas sans analogie avec le rondel, ou bien le chanteur dit, à la suite les unes des autres, des bourrées différentes. Les bourrées chantées ne sont qu’une sorte de refrains essayés sur les airs de la cabrette, par les cabrettaïres; bien souvent, ce ne sont que des paroles balbutiées, des phrases sans suite, quelques mots plaqués sur ces notes, allusions à quelque événement local, ironiques reparties des madrés paysans, embryons de satire, ébauches d’idylle...
C’est sur les paroles de quelques-unes que j’ai citées, que s’accordent les galants et les amoureuses, paroles de bon sens et de forte franchise, auxquelles il n’y a point à se leurrer:
Lou canta ni lou dansa
Porton pas lou po a l’ormari,
et cependant ils chantent, dansent éperdûment, et bravement se marient, celui qui n’a que cinq sous et celle qui n’en a que quatre, et même celles et ceux qui ne les ont point, ces neuf sous,—montagnards prêts à toutes les épreuves, des availlants, à qui la vie ne porte pas peine...
Quant à la danse, sous le nom de bourrée, elle varie beaucoup. «Les danses sont vives et animées, dit M. de Laforce; leurs figures, essentiellement naïves, ne sont évidemment autre chose qu’une manifestation du caractère dont chaque sexe a été doté par la nature; l’homme s’y montre puissant et la femme rusée, l’un frappe rudement du pied, claque des mains et semble vouloir intimider: il est fort; l’autre ne cesse de fuir son danseur s’il s’approche, de le poursuivre s’il s’éloigne, de l’agacer de toutes manières: elle est coquette.»
De même, M. Durif: «Il serait difficile de donner une idée de la bourrée autrement qu’en disant que les deux danseurs se cherchent et s’évitent, s’agacent et se boudent, s’appellent et se fuient. Cependant le rôle de chacun est bien différent, et c’est en cela qu’apparaît la physionomie de cette danse primitive qui peint l’attrait des sexes. L’homme hardi danse le bâton suspendu au bras, d’un air fier, frappant des pieds et des mains et par intervalles jetant un cri: la femme, tout à la fois audacieuse et timide, appelle son cavalier et s’éloigne aussitôt, le désire et l’évite, revient quand il s’en va, fuit quand il s’approche, et déploie constamment, en tournant autour de lui, une ruse calculée et un tendre artifice...»
Le Mont-Dore et la région des Lacs.