«Il y a, écrivait Mme de Sévigné, des femmes fort jolies. Elles dansaient, hier, des bourrées du pays qui sont en vérité les plus jolies du monde. Il y a beaucoup de mouvement et l’on se dégogne extrêmement. Mais si on avait à Versailles de ces sortes de danses, en mascarade, on en serait ravi par la nouveauté, car cela passe encore les bohémiennes... Tout mon déplaisir, c’est que vous ne voyiez point danser les bourrées d’Auvergne, c’est la plus surprenante chose du monde; des paysans, des paysannes, une oreille aussi juste que vous, une légèreté, une disposition; enfin, j’en suis folle...»
La Santoire, près de Condat-en-Féniers.
Ce pourchas amoureux, ces simulacres d’attaque et de défense, de poursuite et de fuite, le désir de l’homme et l’émoi de la vierge, sont la mimique, les gestes, le rythme de la bourrée, la plus communément dansée.
Une bourrée d’un caractère violent, telle que je l’ai vue sur l’Aubrac, offre une toute autre signification, une bourrée guerrière, telle, j’imagine, que devaient la «tourner» les Celtes des époques héroïques, après les combats, en buvant l’hydromel dans les crânes des ennemis! Non, il ne s’agit plus ici de poursuite galante, de mimiques gracieuses, mais des transports, d’une joie de vainqueurs, trépignant l’ennemi à terre... Les montagniers, les Cantalès tournaient au rythme de la bourrée chantée, la main passant et repassant devant les yeux, leur bâton suspendu au poignet,—un drillier rougi dans la chaux vive,—et poussaient des cris gutturaux, et faisaient claquer leurs doigts et, du pied en cadence, frappaient de grands coups, comme s’ils les assénaient sur le prisonnier qu’ils semblaient enfermer dans le cercle de leur ronde forcenée...
Ceux-ci, tout en nage (en ague), retournaient à leurs saladiers; d’autres les remplaçaient, et la bourrée tournait, tournait, bien avant, dans la nuit fantastique, tantôt éclairée, tantôt dans l’ombre, sous les quelques lampes suspendues, et je ne me lassais pas du spectacle de ces Cantalès, dansant, au chant d’un des leurs, avec ces gestes féroces et ces cris barbares, et toujours entre eux, comme dédaigneux de la femme, sans un regard aux servantes qui apportaient le vin chaud, des filles charnues et fermes, fumantes comme des bêtes, dans cette salle comble de montagniers, où passaient des bouffées de terroir, où s’épaississait une vapeur d’étable...
Mais je n’ai pas vu la goignade, ni de danse licencieuse s’en rapprochant. «La goignade, dit Fléchier, ajoute sur ce fond de gaieté de la bourrée une broderie d’impudence; et l’on peut dire que c’est la danse du monde la plus dissolue. Elle se soutient par des pas qui paraissent fort déréglés, qui ne laissent pas d’être mesurés et justes, et par des figures qui sont très hardies et qui font une agitation universelle de tout le corps. Vous voyez partir la dame et le cavalier avec un mouvement de tête qui accompagne celui des pieds et qui est suivi de celui des épaules et de toutes les autres parties du corps qui se démontent d’une manière très indécente. Ils tournent sur un pied fort agilement, ils s’approchent, se rencontrent, se joignent l’un l’autre si immodestement que je ne doute point que ce soit une imitation des Bacchantes, dont on parle tant dans les livres anciens. M. l’évêque d’Alette excommunie, dans son diocèse, ceux qui dansent de cette façon. L’usage en est pourtant si commun en Auvergne, qu’on le sçoit dès qu’on sçoit marcher, et l’on peut dire qu’ils naissent avec la science infuse de leurs bourrées. Il est vrai que les dames s’étant, depuis quelques années, retranchées dans le soin de leur domestique et dans la dévotion, il n’en reste que deux ou trois qui, pour soutenir l’honneur de leur pays et pour n’être pas blâmées de laisser perdre leurs bonnes coutumes, pratiquent encore ces anciennes leçons. Elles ont pourtant quelque brin de retenue devant les étrangers; mais lorsqu’elles sont ou masquées ou avec du monde de connaissance, il les fait beau voir perdre toute sorte de honte et se moquer de la bienséance et de l’honnêteté.»
Serait-ce cette goignade que Marguerite de Valois a fait danser à la cour, Marguerite de Valois qui, en vingt ans d’Auvergne, de Carlat à Usson, avait eu le temps d’en voir des bourrées, des montagnardes, des goignades?...
Usson, réputée la plus forte place du royaume, donnée par Charles IX à Marguerite.
Ainsi entre dans l’histoire d’Auvergne «cette femme si fameuse par son esprit et sa beauté, par son mariage et son divorce, ses ouvrages et ses malheurs, ses galanteries enfin et sa dévotion. A ces traits, qui ne reconnaît Marguerite de France, duchesse de Valois, fille de Henri II, la première épouse de notre Henri IV, et par lui reine de Navarre?»