Évidemment, je ne comblerai pas ce soir les lacunes de mon premier passage; cependant, conduit et éclairé par un garçon d’écurie jusqu’à la sacristie, je puis obtenir d’un bedeau, ahuri d’un touriste à cette époque et à cette heure, qu’il me fasse feu et me promène à travers l’église, encore qu’il maugrée d’être dérangé dans les préparatifs de la solennité...
Voici de nouveau la fantastique caverne du trésor, l’extraordinaire statue d’or de sainte Foy et les coffres, et les châsses et les monstrances, avec leurs filigranes, leurs intailles, leurs incrustations et imbrications, toute la joaillerie et les ornements les plus admirables qui sortent de la nuit au passer du falot, semblent se précipiter à ces rayons imprévus, s’illuminent, un éclair, et retombent à l’obscurité de cave des armoires où ils gisent tout le long de l’année...
Et les cheveux de Marie, et les cheveux de Madeleine, voilà bien des siècles, peut-être, qu’ils n’ont point été de la sorte sous la main et le regard d’un passant, d’un mécréant, qui, cependant, au bout de la lueur de cette lanterne, tâchait à démêler leur nuance, croyant se rappeler vaguement que ceux de la Vierge étaient bruns, et roux ceux de la Pécheresse...
Et, comme jadis, plus que les gemmes dont chacune valait une fortune; dont les unes contenaient toutes les lumières indéfinies de l’eau, et les autres toutes les myriades d’eaux, indiscernables, incessantes, de la lumière! comme jadis, plus que les cailloux merveilleux où fleurissent tous les feux, et se fanent toutes les cendres de la couleur, plus que les cailloux enchantés où vit l’âme, où palpite le mystère captif des choses, plus que tous les artifices ardents, toute la magie de ces inertes fragments de terre orgueilleuse, les quelques fils de chevelure cachetés dans ces flacons retenaient ma songerie,—ô force des légendes apprises tout jeune, et reçues des siècles, comme si c’eût été vrai, tout cela,—et comme si ces cheveux eussent été de ceux baisés, aimés et pardonnés de Jésus!...
A la messe de Noël.
Mais le bedeau se hâte, en retard pour ses arrangements, et il faut aller clocher, sonner...; il consent, encore, à la galope, à me montrer des costumes, des accessoires de ce Mystère de la Passion, drame sacré en quatre actes, qui, depuis quelques saisons, attire les spectateurs en nombre et d’assez loin... Mais, suspendus, rangés, entassés, ces costumes et ces engins de papier, de calicot, de clinquant, ne donnent que l’aspect de coulisses profanes, lamentables, où les fausses pourpres et les faux ors ne sont plus que du chiffon terne, des brillants éteints; je rentre à l’auberge, je ne verrai l’église qu’au coup de minuit, avec son peuple et son office...
Dans la salle de l’auberge, autour d’un faible lumignon, un groupe fait à la manille...
Et, durant toute la soirée, trois heures encore avant la messe, ce ne sera que manille de ceci, manille de cela, et manille et manillon!... Mon voiturier, qui dîne à la table voisine de la mienne, se décide à m’en proposer une...—une partie,—si je veux bien lui faire l’honneur... Mais c’est à peine si, dans un jeu de cartes, je distingue les figures du reste du jeu... Je ne sais pas y faire. Cependant, à l’écarté, peut-être... Et j’offre le café et le pousse-café à mon homme, qui bat les cartes, me conte qu’il a fallu qu’il eût plaisir à me conduire pour quitter sa femme, mariés depuis trois jours, etc., etc. Et, machinalement, j’allonge des dix, des huit, des as, des valets, pas un atout, et mon partenaire, d’un poing qui ébranle et fait sauter la table, les verres, assène son jeu sur le tapis, avec des: je casse et recasse... (je coupe et recoupe) bruyants à étourdir nos manilleurs.