A tous les recoins des porches, à tous les angles des marches, des mendiantes se traînaient, ou des dentelières offrant les bandes de passements ou de guipures, ou bien des marchands se tenaient à leurs étalages, dévastés par la foule de la veille, de médailles, de statuettes, d’images, de scapulaires, de croix, de coquilles, de livres saints, de bénitiers, de crucifix. Des baudets, des chevaux, des files de paysans chargés autant que leurs bêtes dévalaient, ajoutant à mes réminiscences d’Espagne, qui s’accrurent encore, après avoir gravi par les entailles du roc jusqu’à Notre-Dame de France, d’où la cathédrale, la ville, tout le bassin du Puy, avec ses racines et ses troncs de volcans, se hérissent sous les regards; par la lumière de ce jour-là, avec ses maisons pressées, entre lesquelles les ruelles ne sont plus qu’un trait de vide entre les toitures, rien ne s’ouvrant que les carrés des courettes intérieures, bordées de cloîtres, des établissements religieux qui pullulent ici, dans l’atmosphère fauve de ce mois d’août desséché, où les murs, les toits, tout semblait de terre cuite, de poterie jaune et rouge, je respirai comme une bouffée d’Espagne, j’éprouvai la sensation d’une Tolède française, auvergnate...
Enfin, c’est de ce point seulement que l’on comprend l’impossibilité de séparer, de voir, à part de la ville, la cathédrale qui compose, avec elle et le rocher, un tout inextricable, indivisible et unifié encore par les siècles...
Mais, ici, je ne m’inquiéterai point à crayonner des notes sur mon calepin de route: George Sand n’a point écrit en vain! Il n’est point de sites de la Haute-Loire où elle n’ait fait évoluer les amants errants de ses livres, à qui il ne fallait rien moins que la coupe des cratères pour bannir l’oubli de leurs chagrins: «Quant à la beauté du Velay, je ne pourrais jamais la décrire. Je n’imaginais pas qu’il y eût, au cœur de la France, des contrées si étranges et si imposantes. C’est encore plus beau que l’Auvergne que j’ai traversée pour y arriver. La ville du Puy est dans une situation unique probablement; elle est perchée sur des laves qui semblent jaillir de son sein et faire partie de ses édifices. Ce sont des édifices de géants; mais ceux que les hommes ont assis aux flancs et parfois au sommet de ces pyramides de laves ont été vraiment inspirés par la grandeur et l’étrangeté du site...»
Espaly.—Les Orgues.
Dans le même Marquis de Villemer, George Sand décrit aussi la quille gigantesque qui porte l’église Saint-Michel et la falaise des orgues d’Espaly, et l’énorme table où se dressait Polignac, masses épaisses, aux tours effilées, dans l’amphithéâtre de montagnes qui cernent le bassin du Puy, debout comme des colonnes commémoratives des éruptions, parmi les coulées qui couvrent le pays, ou le jonchent de blocs et de récifs, de trachytes, de phonolithes, de brèches, de scories, de cendres: «De la cathédrale, on descend pendant une heure pour gagner le faubourg d’Aiguilhe, où se dresse un autre monument à la fois naturel et historique, qui est bien la plus étrange chose du monde. C’est un pain de sucre volcanique de trois cents pieds de haut, où l’on monte par un escalier tournant jusqu’à une chapelle byzantine nécessairement toute petite, mais charmante et bâtie, dit-on, sur l’emplacement et avec les débris d’un temple de Diane. On raconte là une légende... Une jeune fille, une vierge chrétienne, poursuivie par un mécréant, s’est précipitée, pour lui échapper, du haut de la plate-forme: elle s’est relevée aussitôt; elle n’avait aucun mal. Le miracle fit grand bruit. On la déclara sainte. L’orgueil lui monta au cœur, elle promit de se précipiter de nouveau, pour montrer qu’elle disposait de la protection des anges; mais cette fois, le ciel l’abandonna, et elle fut brisée comme une vaine idole...» Le fait est qu’il y avait de quoi lasser la patience la plus angélique. Ce que George Sand omet de répéter, ce sont les tribulations du propriétaire du jardin où ces atterrissements s’effectuaient; la foule envahissait son jardin, emportait de la terre en souvenir, et il dut prévoir le moment où le fond allait lui manquer: il établit une surveillance et fixa un tarif...
Polignac.
«Il y a auprès du Puy, et faisant partie de son magnifique paysage, un village qui couronne aussi une de ces roches isolées, singulières, qui percent ici la terre à chaque pas. Cela s’appelle Espaly, et le rocher porte aussi des ruines de château féodal et des grottes celtiques. Une de ces grottes est habitée par un pauvre vieux ménage dont la misère est navrante. Les deux époux sont là dans la roche vive, avec un trou pour cheminée et pour fenêtre. La nuit, on bouche, en hiver, la porte avec de la paille, en été, avec le jupon de la vieille femme. Un grabat sans draps et sans matelas, deux escabeaux, une petite lampe de fer, un rouet, et deux ou trois pots de terre, voilà tout le mobilier...»
C’est sur le point culminant de ces prismes basaltiques figurant des orgues fantastiques, au-dessus de la Borne, que fut le château où pour la première fois l’on salua Charles VII roi de France. Les châteaux du Velay! Quelle énumération, que nous ne tenterons pas dans cette description cursive: château de Saint-Vidal, château de Bouzols, château de la Roche-Lambert; que d’autres!