Le Château de Randan.

Cette noblesse, à peu près inexpugnable dans ses châteaux forts, dans ses aires inaccessibles, s’était chargée de toutes les tyrannies, de toutes les atrocités, de toutes les violences, de toutes les usurpations, de tous les assassinats: les Mémoires des Grands Jours sont le répertoire de tous les crimes; l’alarme fut générale; on n’attendit même pas l’instruction: «Toute la noblesse était en fuite, et il ne restait pas un gentilhomme qui ne se fût examiné, qui n’eût repassé tous les mauvais endroits de sa vie, et qui ne tâchât de réparer le tort qu’il pouvait avoir fait à ses sujets, pour arrêter les plaintes qu’on pouvait faire...» Dans les six mois que dura le tribunal, douze mille plaintes furent portées aux magistrats: «Ils n’étaient pas assemblés un moment qu’il n’en coûtât la vie à quelque criminel, et ils ne disaient pas un mot qui ne fût un arrêt contre quelque fugitif.» Les condamnations de Canillac, d’Espinchal, de ce Montboissier de Pont-du-Château, qui entretenait douze scélérats, «qu’il appelait ses douze apôtres, et qui catéchisaient, avec l’épée ou le bâton, ceux qui étaient rebelles à sa loi...», vinrent rassurer les campagnes gémissantes sous ces terribles jougs; c’en était fini de tous les sanglants arbitraires où les grands seigneurs n’étaient pas seuls à redouter, où le moindre châtelain ne savait pas de moyen plus sûr de s’égaler à ces glorieux exemples que l’abus de pouvoir, l’oppression des plus faibles; tout ce que n’avait pas rasé Richelieu en 1634 le fut par Louis XIV. La plupart, forteresses ou simples manoirs étaient indestructibles autrement que par la mine: il fallut les faire sauter...

Les faneurs.

Les ruines de Tournoël.

Au retour de ce Randan aux cuisines prodigieuses, aux casseroles, poêles et marmites où faire sauter, frire et bouillir tous les fruits et les légumes, tout le poil et la plume de la Limagne, je me souviens de la cuve géante de Tournoël, un baril de pierre de milliers d’hectolitres, capable, lui, de contenir le meilleur d’une récolte... Tournoël dont la carcasse romantique se décharne au haut de l’horizon, là-bas...

Tournoël.
Vue intérieure des ruines.

«Les chroniques de Tournoël, écrit M. Hippolyte Gomot, résument autant dans la moralité que dans la matérialité des faits qui les constituent, l’histoire de cette féodalité fanatique, licencieuse, brutale, qui tint durant près de huit siècles la France asservie. Il suffit de les lire pour comprendre tout ce que le cœur de l’homme renferme de résignation dans la misère, tout ce que son corps courbé, meurtri sous les servitudes de la glèbe peut supporter d’injustices et de douleurs... Tournoël, placé à l’extrémité septentrionale de la province, occupait une situation exceptionnelle, puisqu’il était situé «près le chemin qui menait de France et sur celui qui venait de Poitou et Limouzin... On voit encore au centre même de ses ruines les débris de la citadelle primitive qui servit à protéger ce côté de la Limagne soit contre les invasions de barbares étrangers, soit contre les ravageurs féodaux, les routiers, les malandrins, plus barbares encore. Cette forteresse royale augmentée, fortifiée selon les exigences des époques successives passa des souverains aux comtes, de ceux-ci à de puissantes maisons seigneuriales originaires de Limousin, du Lyonnais, de la haute Auvergne pour finir par une dégénérescence continue, quelques années avant la Révolution de 1789, en simple fief bourgeoisement vendu pour la valeur de ses prés, de ses champs et de ses maigres redevances... Des évêques traîtreusement fait prisonniers,—des abbayes, des églises, des bourgades assiégées, pillées,—des tombes profanées,—des vassaux odieusement opprimés,—des châtelains nuitamment surpris, leur demeure saccagée, eux-mêmes chassés, et leurs enfants couverts d’outrages;—la débauche installée au château,—les familles voisines contraintes à s’exiler en grande hâte pour éviter d’implacables vengeances... rien n’y manque.»