Mais c’est par la difficulté qu’il faut prendre.

Par la voiture et la route, on ne sait rien de la montagne que sa masse confuse, rien de son intimité, du mystère de ses bois, de ses eaux, de ses pierres, de ses fleurs, des perspectives, des paysages, des horizons, soulevé petit à petit dans l’allégresse de la lutte physique, de la conquête...

A la cime, l’œil est éperdu, tout d’abord, devant l’immensité du panorama, où le regard plane sur des vallées «rayonnantes comme les jantes d’une roue gigantesque dont le puy forme le moyeu», traverse les étendues vers le Cantal, la Corrèze, vers Bort, l’Artense, les monts Dore, le Cézallier, le Luguet, le Limon, la Margeride, les Cévennes de la Lozère, l’Aubrac, les Cévennes de l’Aveyron, revient se poser sur les pitons proches, le Griou et le Griounel, deux pains de sucre pointus, qui font les enfants de chœur du Puy Mary... Et la vue parcourt tout ce cirque de Mandailles, fermé par les pics en cercle qui figurent une partie de l’ancien cratère, parmi lesquels le Chavaroche, un autre vassal du Puy Mary...

A mesure que l’on se débrouille et s’oriente, l’empire du Puy Mary se révèle de plus en plus prodigieux. De là descendent toutes ces vallées tributaires. Ces flaques au fond des gorges et des ravins, où piétinent les troupeaux, ces razes de rien du tout, comme des rigoles d’arrosage d’un champ, où semble stagner une eau aveugle et sourde, ce sont les sources d’intrépides ruisseaux, de vaillantes rivières qui, tout à l’heure, commenceront de batailler avec les cailloux, d’attaquer les rocs, ouvriront leurs grands yeux verts aux fleurs et aux feuillages des bords, aux nuages du ciel, et, comme des fillettes à leur premier bal, courront follement, chantantes et claires, à travers les campagnes et les villages, se jeter à d’autres rivières, à des fleuves, à la mer. Vous les aviez, ruisselets hésitants à s’échapper, à se mettre en route;... le temps de lever les yeux, et vous les avez, là-bas, vite forcies, celles du Puy Mary et celles des pentes voisines, et du Cantal, la Rue, la Sumène, la Santoire, la Mars, l’Auze, la Maronne, la Cère, etc., qui, turbulentes ou calmes, dévalent à qui mieux mieux, cascadent, bondissent ou serpentent vers les basses terres; et les monts paternels les contemplent longtemps et loin dans leurs courses, ne les perdent de vue que lorsque, gaillardes, éprouvées, elles n’ont plus que faire d’être surveillées, enserrées dans le berceau des vallées étroites,—élargies, abaissées, à l’horizon.

Il n’y a pas que de ses vallées, de ses rivières, de l’espace qu’il domine que le Puy Mary puisse s’enorgueillir, mais aussi des hameaux bas, des cités ardues, de tout le peuple épars sur ses gradins, sur les crêtes et dans les replis, de ses hommes et de leurs troupeaux, dont les chants et les clochettes roulent d’écho en écho, tintent de l’aube au crépuscule, par les mois d’estivage...

Le Plomb du Cantal, où nous pouvons accéder d’ici par le faîte de cette admirable muraille volcanique, dont il est avec le Puy Mary l’un des énormes piliers, le Plomb du Cantal, à son tour, triomphe dans la nue, mais sans grâce. On en est réduit à le comparer à un chaudron renversé, un peu bossué; c’est l’aspect le plus fréquent sous lequel on l’aperçoive. J’ai longtemps cherché quelque image moins vulgaire, sans y réussir: un jour, mais je ne me souviens plus exactement d’où, j’aurais juré qu’il se terminait en forme de bonnet phrygien. Voilà qui prêtait à la phrase, qui permettait d’épiloguer sur ce bonnet phrygien à soixante et onze mètres au-dessus de la mitre épiscopale du Puy Mary!

Le Massif du Cantal.

Mais je suis seul de mon avis, on juge ma comparaison un peu risquée! Comment faire changer d’opinion en un jour au suffrage universel, à une majorité des plus absolues qui veut que le Plomb représente uniquement un fond de chaudron; aussi, à peine, timidement, oserais-je publier ma comparaison. De ce fond de chaudron, ou de ce bonnet phrygien, le spectacle est moins varié que du Puy Mary. N’empêche que le Plomb a de quel côté appliquer sa vue, soit qu’il veuille la cantonner aux vallons immédiats entaillés à sa base, soit qu’il la prolonge aux quatre points cardinaux, sans jalouser son rival. Si l’un a Salers, l’autre a Saint-Flour. Et le Plomb du Cantal ne manque point, non plus, de bétail à bon poil et de bouviers, aux bras et aux genoux solides pour tasser la fourme, aux poumons profonds pour lui chanter la Grande, et lo lo lo lo lo léro lo!... et lo lo lo lo loléro lo...