Lorsque l’on est au faîte, il n’y a plus qu’à descendre, et, si l’on tient à ne point s’égarer, à ne point, en croyant dévaler, se trouver soudain devant d’autres sommets à gravir, le mieux est de se fier à quelqu’un de ces ruisselets qui savent hardiment se frayer la route, enjambent les rocs, se faufilent aux interstices des barrières les plus impraticables, et lorsqu’ils ne peuvent s’insinuer par les défauts du terrain, scient patiemment les obstacles les plus résistants, comme a fait la Cère de la muraille de lave, qui lui coupait le passage vers Trémoulet.
Laissons-nous donc guider par cette vaillante petite Cère, par la Jordanne, pressée de la rejoindre, toutes deux se précipitant par leurs chemins parallèles, se disputant à qui gagnera la première la calme et splendide plaine d’Arpajon, loin des embûches innombrables de la montagne.
A Trémoulet.—Croquis d’un intérieur.
Laissons-nous guider par les filles de ces deux sublimes taciturnes, obstinés là-haut à garder leurs distances, ce Plomb et ce Puy: elles, issues de l’un et de l’autre, sans souci de ces haines préhistoriques où s’immobilisent ces burgraves de basalte, ne poursuivent qu’un rêve, séparées, de se rencontrer, de faire route ensemble, plus fortes ainsi pour déjouer les méchants génies qui les obsèdent, s’acharnent à les retenir dans les ravins, les précipices, les défilés cauteleux. Et, tout le long de leur course, elles nous feront leurs confidences, en ralentissant leur fuite aux endroits commodes, pour nous permettre d’errer dans les villes, l’histoire et la légende.
Au début, elles n’ont pas grand’chose à nous narrer, ou ce qu’elles balbutient dans le gazon et la fange, nous ne l’entendons guère, et de l’obscur d’où elles émergent, elles ne nous rapportent rien qui intéresse: c’est qu’elles ne savent rien, sans doute, et qu’à l’heure où elles naissent elles ignorent bien totalement le passé fabuleux du volcan et du glacier.
Ce n’est que plus loin qu’elles jaseront de leurs impressions de route, au spectacle rapide des choses et des gens, car c’en est vite fini de muser aux riens du départ, elles ont des étapes scabreuses en perspective, et il leur faut se hâter tout de suite...
La Cère, de la Font-de-Cère, d’où elle sourd, des revers du Cantal et du Lioran, n’est que peu de temps à mener l’existence exclusivement alpestre qui fut celle de la Cère de jadis. Aujourd’hui, immédiatement, elle entend le sifflet des locomotives, le halètement terrible du convoi poussif d’Aurillac vers Murat, qui remonte laborieusement la rampe de la vallée avec le fracas de tremblement de terre, de tremblement de fer, des matériels honteux de vétusté, que la Compagnie réserve aux bénévoles voyageurs du haut pays, wagons où refuseraient d’être incarcérées des vaches de la plaine qui auraient quelque habitude de regarder passer des trains. Heureusement, le tout s’engloutit sous la percée du Lioran, ne sera rendu à la lumière que deux kilomètres plus loin, dans les sapins, après la traversée du tunnel, interminable, avec ces machines essoufflées, à croire que l’on ne reverra jamais le soleil, que c’est pour un voyage au centre de la terre que l’on s’est embarqué...
La Font-de-Cère.