Le Pas de Compaing.

Il ne s’agit plus de cailloux, même monumentaux, gigantesques, à tromper. Il ne s’agit plus de cabrioles de chèvres. Cette fois, une digue de lave se dressait, une épaisse cloison, comme une soudure entre les deux pentes de la montagne. Ailleurs, nous l’avons vu, de lâches rivières, devant de telles barricades, ont préféré s’arrêter court et, parties pour courir le monde, finir en lacs oisifs, comme le Chambon. La Cère ne s’est pas résignée à cet emploi de citerne accidentelle. Elle a rongé, limé la muraille volcanique, comme n’auraient pu des milliards de scieurs de long, et c’est ainsi que dans les guides ce haut fait est inscrit glorieux, comme à l’ordre du jour: «La rivière a coupé perpendiculairement une coulée de laves; l’escarpement de la roche mesure environ cent mètres.»

Le travail des eaux a fendu la montagne; mais, par-dessus, le bois, divisé avec elle, a étendu ses branches, enchevêtré ses ramures, qui tamisent le jour, d’où ne filtre qu’une lumière pâle, une lumière enchantée, une lumière d’aurore et de crépuscule, une lumière de paradis et de rêve; et je n’ai vu nulle part, à de l’herbe et à des feuilles, des couleurs tendres et vives, une fraîcheur pure et délicate, comme à la végétation de cette crypte merveilleuse, abritée de toutes souillures de l’atmosphère, et qui ne reçoit du soleil que l’effleurement et la caresse. Spectacle inoubliable, soit que d’en bas, parmi les rocs éboulés, on mesure de l’œil ces deux falaises monumentales jusqu’aux bois qui pendent à leurs bords, là-haut, minuscules, soit que d’en haut, de ces arbres énormes, le front se penche sur le vide effroyable...

Mais cela ne suffit pas à notre intrépide perce-montagnes.

Le Pas de la Cère.

La Cère continue son œuvre, se démène avec acharnement pour élargir le canal serré entre ces deux prodigieuses falaises, où elle ne pénètre qu’en se faisant toute mince, comme de profil, alors qu’elle voudrait arriver de front, se bousculant toute, avide de l’inconnu que masquaient ces parois formidables...

Et que sa curiosité était légitime!

Quel tableau pour cette onde émigrant par cette faille d’une vallée à peine entaillée, comblée çà et là comme par un déluge de rocs, quel tableau que celui qui s’encadre, dans l’estuaire de Vic, sur le large d’Arpajon! Les falaises,—tout à l’heure un compas fermé,—écartant leurs branches toutes grandes en même temps qu’elles s’abaissent, s’inclinent, s’effacent...