Du coup, la Cère modère son allure, la règle presque à la lenteur des trains s’époumonnant sur les pentes, s’accordant de flâner un peu après tant d’effrénés galops, avec sauts de montagnes en guise de haies...
D’ailleurs, comment ne point s’engourdir à la paresse, à travers ces moelleuses prairies, entre ces rideaux d’arbres frais, parmi ces cultures, ces bois qui s’étagent, ces fermes, ces châteaux, ces villages blottis, nichés dans les creux et sur les premiers gradins? Et, au-dessus des tables volcaniques étonnamment régulières, des rebords de basalte du doux berceau de hauts feuillages et de profondes verdures où la Cère indolemment semble de l’action incliner au rêve, quels superbes paysages aériens, les plateaux de pâturages, les burons, comme des barques esseulées dans l’infini des gazons et du ciel, aux écueils des cimes tourmentées, tailladées, déchiquetées. Et, sur toutes ces masses, la grâce, la fragilité de quelque brin d’herbe qui dresse, balance au soir une pointe rouge, une aiguille de feu, teinte du couchant...
Et voici Vic, Vic-en-Carladès, son ancien chef-lieu, et siège d’un bailliage, Vic-sur-Cère, Vic-les-Bains, encore que l’on ne s’y baigne guère, car la station ne compte quelques baignoires que depuis peu; en revanche, on y boit des eaux appréciées des Romains, longtemps oubliées, perdues, ensevelies sous des masses de dépôts, retrouvées par un pâtre dont les vaches léchaient les pierres suintantes d’eau minérale,—la fontaine salée,—aux vertus de laquelle la France devrait Louis XIV. Ce qui n’empêche pas les thermes vicois de péricliter encore jusqu’au milieu de ce siècle, où ils redevinrent en vogue parmi «les enfants du pays». De l’eau de Vic, ils en usaient pour tout, indifféremment, et en quelle quantité! Si les jets étaient peu abondants et le rendement limité, c’est que ces insatiables buveurs les tarissaient sans doute!
Près de Vic-sur-Cère.
Il y a une quinzaine d’années, la source présentait, au matin, l’aspect le plus pittoresque. L’établissement se composait de deux salles, une sorte de rez-de-chaussée enfoncé, où l’on descendait par quelques marches, et une salle au-dessus. En bas, on buvait. En haut, on dansait. Une petite fontaine contre le mur, un verre sur la pierre occupaient un angle. Dans le reste de la pièce, quelques caisses de bois, des bouteilles, des bouchons, pour l’exportation. Devant le robinet, assis, en tablier de cuir pour protéger les genoux rhumatisants, un homme charmant, cultivé: le propriétaire de ces eaux en baisse, emplissant du maigre débit, l’une après l’autre, ses bouteilles; les bouchant lui-même, mélancoliquement, pendant que quelque journalier les rangeait ou emballait,—le propriétaire des eaux, s’interrompant d’embouteiller, à chaque buveur qui s’approchait. Des buveurs qui avalaient des verres à la suite,—n’en costo pas mai,—il n’en coûte pas plus. Des buveurs qui en voulaient pour leur argent,—cent sous la saison,—qui, trois, quatre ou cinq verres absorbés, tiraient une bouteille encore... Cette bouteille, ils l’emportaient, les uns sur la promenade, les autres sur la route qui monte aux flancs boisés du Griffoul, où ils grimpaient s’isoler,—les eaux, à cette dose intensive, devenant forcément purgatives; d’autres, encore, aux quilles, au jeu près de là, où ils se flanquaient des suées, tout en nage. Ces buveurs? marchands de vin, cochers, frotteurs en villégiature, pour qui le confort, tout relatif, des auberges et cafés de Vic égalait le luxe des stations et des plages à la mode.
D’ailleurs, comme sites, il n’en est guère qui puissent rivaliser.
On ne rencontrait que gens en manches de chemise, en gilets de serge, en chaussons; les femmes, en cheveux, tabliers, camisoles, du moins le plus grand nombre... quelques familles d’étrangers. Les étrangers... ceux des grandes villes... les messieurs et les dames, qui se rassemblaient, eux, à l’Hôtel, chez le brave père Vialette, aux recettes succulentes!
La Bourrée.