Tomber des quilles ou faire un piquet, c’était le sport des hommes. Pour les femmes, tricoter. Et puis, pour beaucoup, après des litres ingurgités à la source, tout gonfles de tout ce liquide, gravir jusque chez Vialard, pour le vin blanc et les bouriols, et le salé; puis, au café, ensuite—le vermout ou le pernod,—tout cela de sept à dix heures du matin. Après quoi, si l’on en croit les maîtres de pension, ils n’arrivaient point à tenir de nourriture à leurs hôtes, mangeant comme quatre et renvoyant les plats nets: des repas de deux heures, avec danses entre les plats, dès qu’un museteur était dans la société. Car, avec l’eau, les crêpes, la jambe de porc, le vin blanc et la table d’hôte,—un bon somme par là-dessus,—la bourrée complétait le traitement, la bourrée partout en semaine; mais, le dimanche, surtout, à l’Établissement dans la salle au-dessus des Eaux, les gens du pays se joignant aux buveurs...

Vic-sur-Cère.

Toute cette bonhomie, cette joie, ces appétits, ces bals et cette consommation d’eau—dont elle semblait se porter pour le mieux—de la clientèle de Vic, quelque cent de buveurs,—ne permettait point à l’établissement de prospérer, et son propriétaire dut s’en dessaisir aux mains d’un plus entreprenant...

Mais la Cère, si paresseuse soit-elle, ici, n’attendrait pas la suite de l’histoire de Vic, lancée, maintenant, dont les affiches couvrent les murs des capitales, et qui ne rêve pas moins que de devenir un rendez-vous de la fashion; laissons donc la baraquette des baignoires, la buvette récente où désormais sont préposées d’accortes Vicoises aux joues rouges, et pénétrons dans le village, visitons les environs.

La-haut, le rocher de Muret, où le nommé Loup, envoyé du commandeur de Carlat, eut le poignet tranché, sur l’ordre du seigneur de Muret, pour lui apprendre que «jamais loup n’était entré dans le manoir sans y laisser la patte». Ce qui coûta la tête au gentilhomme, condamné à mort, pour être allé un peu loin dans le calembour.

Vallée de la Cère.—La route du Lioran.

La route va de l’établissement thermal, par le communal, tout retentissant d’oies et de laveuses, sans que l’on puisse savoir lesquelles jacassent davantage, vers la ville haute, vision de moyen âge, avec ses rues tortueuses que partage un torrent: une ville forte, aux maisons anciennes aux murs épais, portant des balcons de bois, percées de portes basses cintrées, de fenêtres grillées à mailles de fer, çà et là flanquées de tours massives. On traverse, sur des poutres jetées en pont, le torrent qui dévale à gros bruit... Il y a toujours à quelque balcon une femme au haut des marches, mangeant son écuelle de soupe..., ailleurs, un vieux, immobile, comme oublié, sur le banc de pierre... Un refrain à bercer l’enfant, le mignard qui pleure, s’échappe d’une croisée... Là, des hommes occupés à ranger la provision de bois de brûle, de genêts pour l’hiver... Des femmes qui filent ou tricotent... Devant l’église, le clopinement des sabots, le chuchotement de petites vieilles qui sortent de la prière... Et, çà et là, aux fontaines, l’entre-choc des forrats de cuivre, des servantes qui jasent et rient... Sur une placette, dans un angle, un vaste brasier où chauffe une cuve à lessive, gigantesque—on ne lave qu’à de longs intervalles—toute la ruelle illuminée comme par un incendie... Et, de nouveau, par d’autres venelles, l’obscurité où la vie s’apaise, se tait... le silence... Le silence... où ne parle plus que, de loin en loin, la voix de quelqu’un dans une grange ou dans une étable, le silence noir, où ne s’allument que de rares lumières, un maigre lun, par-ci, par-là, toutes petites, toutes falotes derrière les fenêtres étrécies...

Et la Cère va son train assagi, au bas de Comblat et de son château, de Polminhac et de son château de Pestel, vers cet Arpajon, coté pour ses foins—et vanté pour ses femmes: «Dans plusieurs cantons, et notamment depuis Vic jusqu’à Aurillac, la race des femmes est distinguée par les agréments extérieurs et surtout par la fraîcheur du teint. Ce petit pays est la Circassie et la Géorgie de l’Auvergne... Par delà Aurillac, il y a encore beaucoup de communes renommées pour leurs belles femmes; et telles sont, entre autres, celles d’Ytrac et de Crandelles. Il est vrai que ces Auvergnates à peau blanche manquent de légèreté dans la taille et de grâces dans les manières. Peut-être aussi ont-elles trop de gorge; désagrément qui, au moins, est compensé par l’avantage qu’il leur donne d’être bonnes nourrices, quand elles allaitent. Mais la plupart offrent un genre de beauté qu’en d’autres contrées on admire parce qu’il y est rare: ce sont des yeux bleus avec des cheveux noirs.»