Mais la Cère se soucie bien de ces détails! Elle attend sa compagne de route, la Jordanne, évadée comme elle d’autres traverses, avec laquelle elle doit poursuivre son trajet, après Arpajon. Justement, la voici. Alors, ce n’est plus le temps de s’amollir dans ces délicieux parages. De concert, les deux rivières, qui n’en font plus qu’une, s’élancent, bavardes, se contant les aventures de leurs pérégrinations.
Comblat-le-Château.
Pour la Cère, nous sommes instruits de la fougue ou de la ruse, équivalant à des millions de sièges de Troie, qu’il lui a fallu contre la défense de la montagne massée au Pas de Compaing, et, forcée, dressant ensuite ce rempart compact du Pas de la Cère, qu’avec les âges la rivière ébrécha, fendit obstinément, régulièrement, droit, comme de la pierre tendre comme du beurre...
Écoutons la Jordanne, après les transes de son exode.
Au début, dans ce cirque de Mandailles, dont les piliers du pourtour sont le Puy Chavaroche, le Puy Mary, le Puy de Bataillouze et le Col de Cabre, la Jordanne erre dans les bois, s’amuse à la cascade de Liadouze, au bourg de Mandailles, le centre des ferrailleurs, de tous les émigrants «dans les métaux», classification qui va du rétameur et du chaudronnier jusqu’aux grands constructeurs, et aux entrepreneurs de démolitions. Mais tout cela n’est que de la ferraille méprisable, pour la Jordanne, qui roule, dans son sable, des paillettes précieuses.
Polminhac et le château de Pestel.
Mais—ici,—elle n’en est pas encore à ces rêves d’or; qu’elle s’extasie donc en paix sur l’ingéniosité et l’effort de ces montagnards qui ont créé une industrie à eux et s’y enrichissent, et sur leur fidélité au village natal: tout leur «cœur à l’ouvrage», leurs vertus d’économie, leur règle de conduite, leur endurance, tout cela est commandé par l’unique volonté de revenir là, d’où les exilent la rudesse du climat, l’impossibilité de vivre du sol; et ils font comme ils ont voulu. Ils vont chercher aux grandes villes de quoi subsister, de Mandailles à Saint-Simon, où il y a tout juste pour les troupeaux et les vachers. Ils ont enrichi de maisons claires aux toits d’ardoise fine, ces communes de roche noire et de mauvais chaume. Comme pour certifier plus irrévocablement leur espoir, leur décision du retour, ils marquent souvent, d’avance, leur place de sépulture, ils y édifient leur tombeau; quel n’est pas l’étonnement de voir dans ces doux enclos de la mort de la campagne, où, d’habitude, une simple croix, vite masquée d’herbes et de fleurs est le ci-gît du paysan, de voir des dalles inusitées, et, parfois, quelque énorme cube de fer peint, destiné à «des Parisiens», qui semblent vouloir défier la ruine, car ils font solide, et grand, trop!—et tout en fer!
C’est à qui, on ne sait par quelles voies, aura pu conduire à son endroit le plus imposant, le plus énorme de ces kiosques mortuaires!