Vallée de la Jordanne.—La cascade de Liadouze.
Cependant, ces prévoyants de l’avenir, qui n’entendent pas abandonner à leurs héritiers le soin de leur monument funèbre, n’agissent bien que par l’amour du pays, de la petite patrie, plus que par goût de la mort, hantise de la fin, si l’on conclut d’après la coutume par laquelle ils tâchent de leurrer la fatale visiteuse: quand un meurt, on voile les miroirs de son logis «pour que la mort, n’étant attirée par aucun reflet, ne puisse se reproduire et ne soit pas tentée de revenir».
D’autre part, tout de même, ils ne redoutent point le trépas, au point de lui préférer la perte de l’honneur, comme nous l’enseigne la légende du Saut de la Menette, vers Saint-Cirgues et les cascades du Chaumel. Comme la Cère, à un point, la Jordanne a dû faire brèche dans les laves; de fort loin, l’oreille est frappée de la rumeur de la lutte, de la rivière en bataille, dans les ravins, les rocs. Là, une menette, une pieuse fille, pourchassée par le diable, se jeta dans le vide, bravement... Et vous devinez, puisque cette histoire vous a déjà été contée, qu’il ne lui advint nul mal, ses jupes s’étant converties en parachute pour lui amortir la descente...
Mais, ch., chut, la Cère et la Jordanne dialoguent plus bas, s’entretiennent de choses mystérieuses, de Jean de la Roquetaillade et de Gerbert, et des orpailleurs, de la recherche de la pierre philosophale, et de la fabrication de l’or!
Vallée de la Jordanne.—L’hôtel de Mandailles.
Brusquement, du Saut de la Menette, de Saint-Cirgues et de Lascelles, vers Aurillac, la Jordanne, qui n’avait donné asile jusque-là qu’aux truites et aux écrevisses, roule dans son sable des parcelles rouges, des parcelles jaunes, des paillettes, tant et tant que toute une corporation, celle des orpailleurs, existait encore, le siècle dernier, pour exploiter les lamelles d’or. On les ramassait à l’aide de peaux de brebis dont la laine retenait les molécules fabuleux,—car les riverains prêtaient à cet or une origine légendaire, bien loin de l’explication naturelle.
Une première fable veut que ces fragments proviennent d’un trésor contenu dans des outres que des Arvernes rapportaient d’une expédition victorieuse, et que, surpris par l’ennemi, ils auraient vidés dans les gouffres de la Jordanne; la rivière, malgré son désir, n’osa pas s’approprier ces richesses incommensurables sans l’avis d’un druide qui jugea que ce n’était qu’un dépôt, qu’il fallait restituer. Mais comme la restitution totale aurait perverti les populations, il conseilla de ne la faire que petit à petit. Ceci explique que les eaux de la Jordanne ne charrient l’or qu’en si faible quantité, si faible que les orpailleurs ont dû cesser leurs opérations: le rendement ne valait pas les toisons de brebis ou le temps du lavage.
D’autre part, la fortune de la Jordanne aurait été due à un miracle: Gerbert, alors à l’abbaye de Saint-Géraud, voulut tenter le doyen du monastère. Il l’emmena à Belliac, dans la «maison du pape»—où Gerbert serait né—ce qui n’est pas du tout prouvé. Gerbert lui promit un miracle, s’il voulait vendre son âme. Après avoir tracé des cercles magiques et proféré ses incantations, d’une baguette flamboyante, le sorcier, pape de demain, cingla les eaux de la Jordanne qui se muèrent en nappes d’or, coulèrent en flots d’or; le charme ne cessa qu’aux prières épouvantées du doyen; ce serait l’or de ce sortilège qui se serait mêlé aux sables de la rivière.